20 mars 2009, Aziz Fall sur ’Les pièges de la mondialisation et du développement, la stratégie agricole autocentrée’

Mercredi 25 mars 2009, par Régis (Survie Paris) // BPEM, économie

Aziz Fall, Membre du Groupe de Recherche et d’Initiative pour la Libération de l’Afrique (GRILA) au Québec, et Coordonnateur de la Campagne Internationale Justice pour Sankara répond, le 20 mars 2009, à une invitation au Congres Constitutif de l’Union pour la Renaissance/Parti sankariste (UNIR-PS) à Ouagadougou. Ces réflexions abordent les questions délicates du type de développement possible ou nécessaire en Afrique. Aziz Fall a autorisé Survie Paris Ile-de-France à publier cette réponse.

Le 20 mars 2009

Chers frères et sœurs,

Merci beaucoup de l’invitation, chers Bénéwendé, Issaka et Derra. Je suis désolé de ne pouvoir me rendre dans les délais. Cependant je tiens à apporter les salutations et encouragements internationalistes au nom de tous nos membres et sympathisants du GRILA et en mon nom personnel. J’aimerai aussi écrire ici ce que j’aurai souhaité vous dire en personne si j’avais pu me rendre à Ouaga. Je m’excuse à l’avance car je ne serai pas bref, sachant que vous prendrez bien sûr ce que vous jugerez opportun dans ce qui suit.

Les processus d’unification sont des processus complexes dans un contexte d’autant plus difficile que ceux qui ont interrompu l’expérience sankariste sont cyniquement toujours là et sont soutenus ouvertement ou clandestinement par l’impérialisme. Votre cheminement et votre réalité vous les connaissez mieux que nous. Vous connaissez vos militants et adversaires et votre population et nous respectons le rythme de vos avancées. Nous osons croire que ceux qui ne vous ont pas encore rejoints seront convaincus par votre cheminement. Personne n’a le monopole de ce qu’il convient d’appeler à présent le sankarisme et probablement que Sankara lui-même aurait été sceptique à accepter cette appellation. Beaucoup de gens et d’organisations s’en réclament, d’autres le pourfendent. Dans tous les cas, il faut dépasser comme Sankara le souhaitait le culte de personnalité, pour focaliser sur l’essentiel, soit le projet de société, le progrès social.

Je me permets donc de redire à cette occasion de l’unification constitutive de l’UNIR-PS pourquoi notre groupe soutient le mouvement sankariste à l’instar de d’autres mouvements progressistes sur le continent et en diaspora. Nous soutenons ce mouvement parce que Sankara et son équipe ont tenté une expérience de développement autocentré. Cette expérience, la dernière sous une forme radicale en Afrique, a été brutalement fauchée, mais elle demeure pertinente. C’est pourquoi nous poursuivons inlassablement malgré les intimidations ce régime en justice afin que ce martyr ne soit pas mort en vain et surtout que d’autres initiatives encore plus progressistes voient le jour. J’espère que votre congrès d’unification, au delà des consensus à établir, et des alliances à consolider, verra à la poursuite d’un développement autocentré. Pourquoi cela est il essentiel, urgent pour ne pas dire impératif pour votre pays, notre continent et l’essentiel des périphéries ?

Notre développement autocentré, c’est cette capacité de maîtriser les leviers de notre accumulation et de compter sur nos propres forces pour moderniser la production afin de satisfaire d’abord les besoins de nos populations. Contrairement à nos détracteurs ce n’est pas une impasse autarcique. L’échec de louables initiatives et la déconfiture de l’État providence ont été un terreau fertile pour ce types critiques. Votre congrès doit rappeler à ces critiques, comme aux masses combien c’est à l’État du peuple de concrétiser la justice sociale, le bien-être collectif et l’épanouissement personnel selon la conception qu’en a le Burkina. Le développement autocentré demeure dès lors un horizon toujours pertinent pour le progrès social en ce début de siècle, pour éviter l’anomie de nos sociétés humaines (leur déstructuration et le chaos) et l’écroulement de nos écosystèmes.

Éviter les pièges du développement

Le développement est par essence prédateur, ne l’oublions jamais, il n’est pas neutre non plus ! C’est un paradigme hégémonique, un postulat occidentalocentré. Dans tous les peuples où il est entrepris, s’y cherche l’équilibre entre le repli et l’ouverture. Et dans notre ère mondialisée par le capitalisme, le développement continue de revêtir la définition qu’en donne Gilbert Rist : « Le « développement » est constitué d’un ensemble de pratiques parfois contradictoires en apparence qui, pour assurer la reproduction sociale obligent à transformer et à détruire, de façon généralisée, le milieu naturel et les rapports sociaux en vue d’une production croissante de marchandises (biens et services) destinés, à travers l’échange, à la demande solvable ». Ce n’est pas en accolant épithète ou qualificatif que le développement change fondamentalement, mais plutôt en prenant conscience de sa dimension historique et prédatrice, de son culturalisme- pas seulement occidentalocentré- et surtout de son inclinaison à la quête insatiable de la croissance et du profit.

Camarades, on ne réinvente pas la roue, mais on la perfectionne. Il n’y a pas non plus forcément de chemins. Le chemin se fait en marchant ce qui n’empêche pas de réemprunter des traverses, tantôt sinueuses, mais fécondes, ou d’en éviter d’autres inutiles et sans issues. Les expériences des mouvements de libération nationaux, les aspirations de la tricontinentale et du non-alignement, les capacités de compter sur ses propres forces de la déclaration d’Arusha- qui instaure le socialisme Tanzanien-, aux plus récentes conclusions issues des forums sociaux mondiaux comme la déclaration de Bamako, sont encore des sources d’inspiration.. Nul ne peut prédire l’issue des luttes, et le futur proche résultera des bouleversements dans les rapports de forces socio-politiques, économico culturels, entre genres et entre générations. Cela vous autres sankaristes l’avez compris avant beaucoup d’entre nous. Il s’agit entre-temps de consolider les acquis, d’élargir le champ d’une réponse sociale humaniste progressiste, et si possible socialiste, contre le modèle unilatéral du marché et son apartheid mondial. Il faut à l’échelle des formations sociales africaines des réformes pour des projets de société viables. Ceci est hypothétique sans un effort de désengagement sélectif et d’autocentrage et l’intégration régionale et collective de ceux qui optent pour une telle alternative. Le désengagement sélectif a permis à des formations sociales comme les États-Unis, la Suisse ou la Chine de sortir de leur dépendance dans le cadre d’une division internationale du travail qui les défavorisait. Le Burkina a failli le réussir sous sankara et ses réalisations sociales ont été reconnus de tous ! On tend à oublier ce truisme, mais la capacité d’autocentrage, donc de compter avant tout sur ses propres forces, est le propre de l’humanité. Dans la phase du capitalisme, elle renvoie à la capacité de maîtriser son accumulation à travers diverses étapes historiques du mode de production et de dimensions politiques économiques et culturelles. . Ces étapes ne mènent pas forcément au capitalisme ou au socialisme, l’inflexion vers ces horizons dépendant d’abord des luttes sociales en œuvre. Dans les formations sociales de la périphérie, surtout en A,frique nous abondons dès lors dans le sens de Samir Amin. Il répète que l’option de forces nationales populaires et démocratiques (États et peuples) contre la logique de compradorisation (subordination des élites au capital transnational) semble être la seule capable de structurer, en concertation et cohésion, une riposte pour la défense d’un tel projet. Telle est l’alternative passant par des formes de démocratisation populaire dissociatives de l’économie monde capitaliste, par une renaissance de la tricontinentale et un renouveau internationaliste transcontinental.

Éviter les pièges de la mondialisation

Depuis les années 80, l’économie politique dominante s’est acharnée à accroître la productivité des pauvres et à reconfigurer l’État, en laissant le privé prendre les commandes de l’essentiel viable. La société civile est cooptée à ce service et la governance est à la rescousse, comme dimension politique des ajustements. La Banque mondiale et le FMI citent le Burkina en modèle et son agriculture flirte avec les OGM. Il s’agit d’une impasse qui entretient la dépendance, ne profite qu’à une minorité, perpétue le statu quo et conforte l’illusion du mégaloensemble qui s’articule sur le supraimpérialisme (je qualifie de mégaloensemble le phénomène de mondialisation prétendue qui remodèle l’économie monde de façon hiérarchique par polarisation et marginalisation et de supraimpérialisme son segment financier, techno-industriel et militaire qui étend sa suprématie transnationale de par sa position panoptique). Cf http://www.azizfall.com Méfions nous des faux semblants et des chants de sirènes. Avec la frustration et le désenchantement collectif en toile de fond, on voit depuis trois ans les tenants de Davos récupérer le discours altermondialiste et desserrer l’étau de la dette, parler de réduire drastiquement la pauvreté à coups de PRSP et autre chimères. En même temps, les derniers bastions du bien commun sont investis par la rationalité marchande (de l’eau aux plantes, de la culture aux gènes…). Tout cela exacerbe l’exploitation du travail. Compte tenu des différences de rémunération et de productivité par rapport aux pays avancés du centre, la mondialisation occasionne vers ces derniers toujours davantage de transferts de capitaux et de main d’œuvre sélective. Nos jeunes s’expatrient à qui mieux mieux à grand péril..prenant le même sillage que nos ressources pillées...Parallèlement, -par les zones de libre-échange et autres formes d’intégration- cette mondialisation procède à un laminage autant des économies des pôles autocentrés des centres capitalistes, que ceux des pôles dominés qui n’ont pu s’autocentrer. Elle les recompose en réseaux productifs mondiaux intégrés, mais concurrentiels. À tous les autres de les imiter et de s’aligner à cette logique ou de péricliter.. L’Afrique doit tout faire pour s’éloigner de cette spirale infernale et construire une véritable intégration collective panafricaine en dehors de la compradorisation. Dans la sous région l’UNIR-PS doit donner l’exemple, car trop de partis de gauche de la sous région confondent compromis et compromissions. Un des champs à ne pas négliger par votre parti est la condition rurale.

Pour une stratégie agricole autocentrée

Les dispositifs de recolonisation néo-libérale doivent être inlassablement combattus. Un des champs de combat est l’enjeu alimentaire mondial. La production alimentaire actuelle pourrait nourrir la planète, mais l’essentiel des céréales sert de fourrage concentré au bétail qui nourrit de viande les plus nantis. Aussi la FAO- l’organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture- préconise-t-elle de doubler la production alimentaire d’ici l’an 2050. Entretemps, la hausse du prix des denrées expose à la famine plus d’un milliard de personnes et enclenche le cycle d’émeutes de la faim. Le développement autocentré exige l’autosuffisance alimentaire et la diversification de la production. Au Venezuela, par exemple, quelque 80% des biens consommés sont actuellement importés et la classe rurale a été essentiellement urbanisée dans des bidonvilles. À l’invitation du régime vénézuélien nous y avons récemment suggéré des ZAEIAT -zones agro écologiques intégrées autocentrées et tricontinentales -. Ces zones sont articulées sur des modes agraires organiques et des technologies appropriées, dans la perspective d’un développement autocentré tricontinental. Il s’agit de produire et de transformer, en amont et en aval d’une agriculture la plus organique possible et en fonction d’une autre loi de la valeur (équilibre revenu rural/urbain- , stratégie de plein emploi, prix de production et de transformation, etc). Le projet a la forme d’une coopérative tricontinentale d’autocentrage collectif (collective self reliance). Les fermes autocentrées proposées sont basées sur un modèle s’inspirant de la commune de Satscho (Chine) où vivaient 70 000 personnes au début des années 80. La productivité dans tous les domaines d’activités y a été spectaculaire, tout en y générant le plein emploi dans les étapes de préparation et de transformation de l’agriculture. Une utilisation bio-organique de l’agriculture ne recourt plus à des intrants chimiques et recycle tous ses déchets. Il y est facilement envisageable du biogaz et de l’énergie solaire pour combler les besoins énergétiques des communautés. Les métiers qui préparent l’agriculture et ceux qui la transforment fixent des populations qui échappent à l’exode rural, parce que dotées de meilleur revenu et d’une qualité de vie. L’agriculture biologique (biomasse, assolement, percolation, pesticides verts, etc..) est faussement décrite comme moins productive par des industriels de pesticides et d’engrais chimiques et de biotechnologies. Une meilleure concentration professionnelle à l’hectare est possible avec ce modèle intensif intégré préservant l’environnement attenant et une durabilité des écosystèmes arables. Nous prônons donc un développement endurable et non un développement durable. Notre appel commence à trouver un écho dans l’ALBA (L’Alternative bolivarienne pour les Amériques). Le Venezuela n’est certes pas le Burkina Faso, il a la capacité d’assurer une subvention au vivrier afin de le rendre concurrentiel aux biens importés, et le régime de Chavez vient de façon ferme ce mois de mars 2009 protéger la filière riz. Le recyclage de pétrodollars peut permettre une stratégie de plein emploi génératrice de revenus et d’engagement social autour d’une agriculture articulée sur un agrosystème holistique. Là où on n’a pas une manne pétrolière, la protection du système vivrier passe par une réforme agraire hardie et un soutien résolu à la paysannerie et aux femmes. Mais là, comme ailleurs, plusieurs obstacles demeurent pour l’avènement d’un développement autocentré. Identifions sommairement des horizons stratégiques conditionnant les luttes du Sud à venir et susceptibles de les faire triompher, au Burkina comme ailleurs et assurons nous que les membres de votre parti s’en saisissent et l’utilisent comme stratégie de repolitisation :
- la libération politique économique et culturelle et la démocratie populaire
- L’autosuffisance alimentaire, la réforme agraire, la modernisation agricole au rythme de chaque société ; l’avènement de marchés intérieurs de biens de consommation de masse, pour la satisfaction des besoins essentiels.
- La nationalisation des ressources dans une perspective de participation citoyenne, patriotique et panafricaine.
- l’industrialisation légère complémentant l’agriculture et le rééquilibrage du revenu ville/ campagne ;
- L’intégration régionale et continentale accélérée par complémentarité et péréquation.
- Miser sur des brevets et une technologie à sa portée et moyen.
- Banque centrale, monnaie continentale panafricaine, Parlement bi-ou tricontinental sur les grands enjeux de développement et de sécurité.
- Armée continentale et brigade civile de prévention des conflits et de reconstruction post-conflits.
- Coopération tricontinentale sud-sud contre la spéculation avec des internationalistes du Nord qui partagent la lutte contre l’impunité, l’enrichissement illicite et l’atteinte aux droits de la personne. - lutter collectivement pour refuser de payer la dette et réformer les institutions internationales pour une coopération internationale plafonnée à 0,7 % et non liée.
- L’émancipation des femmes et le changement des mentalités masculines.
- La repolitisation démocratique des masses et leur auto-organisation contre l’impérialisme, les régimes compradors et les comportements anti-progressistes.
- Décrypter les comportements irresponsables consuméristes et ostentatoires et redécouvertes des schémas de solidarité. La lutte contre l’impunité et l’atteinte aux droits de la personne.
- Sauvegarder les ressources naturelles et environnementales, par un comportement civique et écologique.
- Œuvrer pour un monde humaniste progressiste et polycentrique et la préservation des biens communs par un développement responsable et populaire.

Voici camarades quelques modestes pistes de réflexions que je souhaitais partager de vive voix avec vous sous notre soleil d’Afrique et que je suis contraint de vous envoyer par ce médium. Je vous souhaite plein succès dans vos efforts d’unité, vous félicite et vous encourage à poursuivre inlassablement l’œuvre entamée par Thomas, Amilcar, Ben Barka et tous et toutes les anonymes qui dans l’histoire de notre continent ont résisté contre l’oppression pour notre dignité et notre épanouissement.

La lutte continue..

Aziz Salmone Fall Membre du GRILA Coordonnateur de la Campagne Internationale Justice pour Sankara.

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2 Messages de forum

  • Bravo,
    merci pour survie de poster le message de soutien. enfin des paroles rafraîchissantes et encourageantes. Notre regrétté François Xavier nous avait parlé de lui et de Mongo Beti comme deux différentes générations. J’ai rencontré le monsieur Asis Fall dans sa conférence au Mexique, c’est une tribun hors pair. Il me rappelle Amilcar Cabral que j’ai rencontré avec d’autres camarades chiliens, même fougue, courage, intelligence et passion. C’est un dirigeant pour une Afrique nouvelle qu’il faut protéger. Les associations françaises et altermondialistes doivent soutenir ce genre de leader pour une autre politique de la france qui se demarquationne des tyrans qui s’accrochent grace aux affaires et le sang.
    je veux savoir, est ce quil est possible de le contacter pour avoir plus d’information sur leur projet agricole sul/sul au Vénézuela, ou je crois les latifundia et les filières alliés aux colombiens paralysent toute la réforme agraire. je crois aussi qu’il se trompe un peui sur la problématique de la realisatione d’un tel projecto en amérique latine et je me demande si vous pouvez laisser son adresse

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en effet, et je viens de tomber sur cette video de lui" MAGISTRALE http://vimeo.com/31803004 les camarades français de survie doivent la diffuser Lire la suite »

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