Mercredi 2 mars 2011 : Enfin un début de débat à l’Assemblée Nationale

Débat sur les rapports entre la France et le continent africain

Interventions Yves Cochet (EE Les Verts, Paris 14e), François Asensi (PC, 93), Jean-Marc Ayrault et Jean-Paul Bacquet (PS)

Samedi 5 mars 2011, par Régis (Survie Paris) // Interpellons nos élu-e-s !

Débat sur les rapports entre la France et le continent africain

Mercredi 2 mars 2011

Lire aussi pour le positif les interventions de

Jean-Marc Ayrault (PS)

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Francois Asensi (PC/GDR, 93)

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M. Jean-Paul Bacquet (PS)

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Intervention de M Yves Cochet (EE Les Verts, député du 14e à Paris) :

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M. Yves Cochet. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, « Avec l’Afrique, il nous faut construire une relation nouvelle, assainie, décomplexée, équilibrée, débarrassée des scories du passé. » Cette profession de foi, vous l’avez reconnue, a été prononcée à Cotonou, le 19 mai 2006 par le candidat Sarkozy qui l’avait même gravée dans le marbre en l’inscrivant dans son programme. Je le cite de nouveau : « Je favoriserai le développement des pays pauvres, en cessant d’aider les gouvernements corrompus. [...] On ne fera pas bouger les choses par le seul tutoiement entre le chef de l’État français et ses homologues du continent, mais par la conscience collective d’un intérêt commun. »

Une fois de plus, mensonges et compagnie, le Président est pris la main dans le sac. Rien n’a changé, je dirai même que tout s’est aggravé. Le discours de Dakar a accru le fossé entre les peuples africains et la France. Les rapports incestueux entre la France et l’Afrique, que l’on a désignés sous le nom de Françafrique, se passent au plus haut niveau, comme l’ont montré tout récemment les voyages d’agrément en Tunisie, Libye, Maroc, Égypte de nos dirigeants.

Décidée à partir de l’Élysée, contrôlée longtemps par M. Jacques Foccart puis par ses adjoints, et ensuite par M. Jean-Christophe Mitterrand, la politique subsaharienne est gérée maintenant encore par une cellule organisée autour de M. Robert Bourgi, aidé par M. Patrick Balkany, et dirigée jusqu’à ces derniers jours par M. Claude Guéant. Vous y avez même adjoint une pièce maîtresse en la personne de Dov Zerah, le directeur général de l’Agence française de développement.

Ce système, même s’il a évolué, repose sur trois piliers : la cellule de l’Élysée, l’état-major, qui dispose dans plusieurs pays de bases militaires d’intervention d’où il peut soutenir les dictateurs locaux, comme il l’a fait encore il y a très peu au Tchad, et un réseau de grandes entreprises, à commencer par Total, Bouygues, Bolloré et Areva.

La Françafrique, c’est aussi un réseau composé d’agents de renseignement, de barbouzes, de personnages hauts en couleurs qui n’ont pas disparu avec Bob Denard, et, surtout, un groupe de dictateurs qui se reproduisent de génération en génération, comme au Gabon ou au Togo, où les fils succèdent aux pères avec la bénédiction des autorités françaises.

Cette situation d’un autre âge ne permet pas de construire avec les peuples africains un système de partenariat équilibré. Elle donne le sentiment que la France continue à entretenir une sorte de mythe colonial et gaulliste d’une Union française reposant sur des caciques mis en place et armés par notre pays.

Plus généralement, je voudrais dire un mot sur ce qu’on pourrait appeler le néo-impérialisme de la France et des pays riches vis-à-vis de l’Afrique, dont le système que je viens de décrire rapidement est l’agent opérationnel.

Cet impérialisme, c’est l’appropriation, le pillage, la prédation des richesses naturelles de ce continent par les pays du Nord, accompagnés bien sûr de la spoliation des populations africaines, ce que certains historiens ont appelé l’échange inégal.

Cet échange inégal ne se réduit pas à une comptabilité monétaire de l’échange, comme le pensent les néo-classiques ou les marxistes. Il s’étend à la captation du temps, à la captation de l’espace et du sous-sol, dans une analyse plus écologiste de la théorie de l’exploitation. Je n’ai pas le temps de développer mais, si vous lisiez mon livre de 2005, vous pourriez en savoir un peu plus. C’était la minute publicitaire. (Rires.)

Ce qui s’est passé en Tunisie, puis en Égypte et en Libye, a déjà des conséquences dans plusieurs pays d’Afrique. Si vous espérez contenir longtemps les mouvements de population en soutenant à bout de bras les Ali Bongo, Idriss Déby, Sassou N’Guesso, Faure Ngassinbé et autres dictateurs, vous allez au-devant de graves ennuis comme en Tunisie ou en Libye.

Le monde change. Seul un rapport nouveau entre les anciennes colonies et l’Europe permettra de définir un cycle vertueux.

Cela passe par le départ des troupes françaises et la fermeture des bases militaires sur le continent, dont on sait à quoi elles ont servi ; par la redéfinition d’une politique de solidarité cadrée par une loi de coopération et l’annulation de la dette odieuse qui maintient l’Afrique sous la coupe de la politique définie par le FMI, la Banque mondiale et l’OMC ; enfin par l’arrêt de la recolonisation des terres agricoles dans de nombreux pays comme Madagascar, où des millions d’hectares sont gérés par des entreprises.

Cela nécessite aussi une politique de transparence sur les biens mal acquis. J’évoquerai simplement le plus grand scandale de cette région du monde, l’Angolagate. Nous avons tout de même réussi à vendre notamment 420 chars, 150 000 obus, douze hélicoptères et six navires de guerre. L’affaire est toujours en jugement, au moins pour les lampistes, les autres y ayant, hélas, échappé.

Une étude du Comité catholique contre la faim et pour le développement, le CCFD, publiée en mars 2007, évalue à une somme comprise entre 100 et 180 milliards de dollars les avoirs détournés par des dirigeants au cours des dernières décennies. Je le dis en toute clarté ici, ce que vous avez fait ces dernières années en Afrique, notamment pour protéger les intérêts d’Areva, contre la volonté des populations touaregs du Niger, ou pour protéger les intérêts de votre ami Bolloré dans plusieurs ports et forêts de pays africains a et aura des conséquences pour la France et pour les expatriés. Vous jouez avec le feu en Afrique comme vous l’avez fait avec les dictateurs des pays arabes. Vous devrez en rendre compte devant l’Histoire. (Applaudissements sur les bancs des groupes GDR et SRC.)

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et la réaction du ministre de la Coopération, Henri de Raincourt :

" M. Henri de Raincourt, ministre. Je sais bien les soupçons qui naissent dans les esprits dès qu’il s’agit des intentions de la France quant à l’Afrique sub-saharienne, mais les rapports inégaux appartiennent à un passé révolu. Le changement de politique en la matière est réel, on peut le constater et le mesurer tous les jours. Je le rappelle en particulier à vous, monsieur Cochet, car je ne me reconnais ni dans vos propos…

... ni dans la définition que vous avez donnée de la politique française en matière de coopération, en particulier depuis 2007 et a fortiori en 2011. Je tiens à vous dire que cet ancien modèle, sur lequel vous avez insisté au début de votre intervention, ne correspond plus à la réalité, ni à l’évolution de la société, ni à l’organisation même des rapports qui doivent exister entre les États. C’est pourquoi la France et l’Afrique peuvent redéfinir leurs relations afin de contribuer, dans un monde qui bouge tous les jours, dans ce que l’on appelle la globalisation, à l’émergence d’un monde plus équilibré. J’ai entendu prononcer le mot : « ingérence ». L’heure est non pas à l’ingérence, mais à l’écoute, à l’échange, au partage, sans que nous soyons jamais indifférents aux grandes mutations que connaît le continent. C’est cette approche du Président de la République qui permet un nouvel élan, un nouvel avenir pour la relation franco-africaine. Oui, nous le savons, l’Afrique est notre amie, mais c’est aussi notre voisine, à quatorze kilomètres de nos côtes. L’Europe a donc besoin d’une Afrique forte.

Troisièmement, les actes que nous avons posés sont en cohérence avec notre ligne politique, comme le prouvent les positions que nous avons adoptées sur les dossiers de premier plan : pas d’ingérence, mais pas d’indifférence. Nous favorisons l’approche interrégionale, continentale ou internationale dans la gestion des transitions et des crises, pour la promotion de la démocratie et de l’État de droit. L’Union africaine et les communautés économiques régionales – la CDAO, la SADC, la CEEAC… – sont de plus en plus prégnantes et prennent la main dans la résolution des crises. Ainsi, la CDAO a joué un rôle déterminant au Liberia et en Sierra-Leone. De même, en Somalie, l’Union africaine et la force de maintien de la paix agissent. Il faut se féliciter de l’appropriation par le continent africain de son destin. La France soutient tout à fait cet engagement de plus en plus fort. L’enjeu, nous le connaissons et nous le partageons : c’est l’enracinement de la démocratie en Afrique. À cet égard, nous constatons des évolutions plus ou moins positives selon les pays. Quoi qu’il en soit, nous œuvrons tous pour que progresse la démocratie, c’est-à-dire l’État de droit qui s’appuie sur un environnement sécuritaire stable et des perspectives d’évolution économique et sociale positives pour les populations.

Comme le monde arabe, l’Afrique subsaharienne vit aussi une période historique et porteuse d’espérance. Parmi les pays qui connaissent actuellement une période de transition sur le plan politique, citons Madagascar où la SADC est en première ligne afin de parvenir à une sortie de crise « malgacho-malgache », c’est-à-dire réalisée par et pour les Malgaches. Nous soutenons cette approche pragmatique, réaliste et la feuille de route qui a été présentée à toutes les mouvances politiques par l’ancien président du Mozambique, M. Chissano. Nous espérons qu’elle pourra être signée rapidement par le plus grand nombre possible de formations politiques.

Citons aussi le Niger où le premier tour des élections présidentielles s’est tenu dans le calme.

Citons encore la Guinée Conakry qui, après plus de cinquante ans de coups d’État successifs, s’est dotée d’un président démocratiquement élu, en grande partie grâce aux efforts déployés par la CEDEAO et l’OIF. Si la France doit se montrer ferme à l’égard de ceux qui font obstacle à l’expression du peuple, elle doit aussi être présente quand il s’agit de donner une prime à la démocratie, tout en portant un œil attentif sur le parachèvement du processus électoral.

Notons qu’au Soudan le référendum s’est déroulé dans des conditions satisfaisantes. La période de transition vers la création d’un nouveau pays – le cinquante-quatrième sur le continent – se passe bien pour le moment. Soyons prudents, mais aussi heureux et audacieux face à ces évolutions.

Dans les pays en crise, nous entendons poursuivre avec beaucoup de vigueur l’exercice de notre politique : défendre l’État de droit. Comment ne pas citer la Côte d’Ivoire, au premier rang de ces pays ? Ce qui se passe en Côte d’Ivoire est très important, et pas seulement pour les Ivoiriens : treize élections présidentielles vont se tenir au cours de l’année 2011 en Afrique et l’évolution de la situation en Côte d’Ivoire ne sera pas sans répercussions dans tel ou tel pays.

..."

*

DEBAT ENTIER

Débat sur les rapports entre la France et le continent africain

Mme la présidente. L’ordre du jour appelle le débat sur les rapports entre la France et le continent africain.

L’organisation de ce débat ayant été demandée par le groupe de la Gauche démocrate et républicaine, la parole est à M. Jean-Paul Lecoq, premier orateur de ce groupe.

M. Jean-Paul Lecoq. Madame la présidente, monsieur le ministre chargé de la coopération, monsieur le président de la commission des affaires étrangères, mes chers collègues, permettez-moi d’abord de prendre acte de l’organisation de ce débat, conformément à notre demande.

Une telle sollicitation était et demeure légitime au regard du contexte exceptionnel dans lequel s’inscrivent désormais les rapports entre la France et le continent africain, entre la France et le monde arabe.

Un vent de liberté souffle en effet sur le monde arabe. La puissance de l’onde de choc de la révolution tunisienne peut provoquer des effets domino à l’est, dans le Moyen-Orient arabe, ainsi qu’en Iran ou encore en Afrique subsaharienne, dans un contexte de faible légitimité des pouvoirs, de flambée des prix alimentaires et de croissance économique source de fortes inégalités et de frustrations sociales.

Nous ne pouvons que soutenir ces mouvements populaires libérateurs. Alors qu’une répression policière et meurtrière s’abattait contre le soulèvement du peuple tunisien contre le régime de Ben Ali, j’avais dénoncé, lors des questions d’actualité du 11 janvier, la myopie et le cynisme des capitales occidentales en général, et de la France en particulier.

J’avais alors souligné et interrogé la ministre des affaires étrangères sur l’incohérence de la politique de la France, qui, d’un côté, appelait au respect de la démocratie en Côte d’Ivoire, et qui, de l’autre, soutenait de manière indéfectible la dictature de Ben Ali.

La réponse surréaliste de Mme Alliot-Marie proposant de mettre le savoir-faire français au service de la police tunisienne pour « régler les situations sécuritaires » restera dans les annales de la cinquième République. Elle a surtout plombé l’image et la crédibilité de la France dans le monde.

Il aura fallu près de deux mois et une série de révélations plus accablantes les une que les autres, ainsi que la pression des sondages, pour que Mme Alliot-Marie quitte enfin le Gouvernement.

Des vacances de nos ministres au frais des dictateurs aux amitiés et aux affaires avec un homme d’affaires richissime lié au régime autocratique, quand ce ne sont pas avec les dictateurs eux-mêmes, nos concitoyens ont de quoi être choqués du comportement de ces différents membres de l’exécutif !

À cet égard, je ne peux que m’indigner de la réaction de François Fillon suite à la démission d’Hosni Moubarak : « Je tiens à rendre hommage à cette décision courageuse de quitter le pouvoir » a-t-il indiqué avant d’ajouter : « personne ne pourra contester la contribution qu’il a apportée à la cause de la paix dans la région ». Il s’agit là de propos graves et inacceptables.

Rendre ainsi hommage à un dictateur dont le départ a été précédé de manifestations faisant au moins 300 morts, selon l’ONU, est proprement scandaleux. Ensuite, souligner « la contribution » de ce dictateur à « la paix dans la région » en relayant ainsi les craintes israéliennes face au changement politique en Égypte – un changement qui pourrait signifier la mise en place de régimes moins conciliants avec la coalition de droite et d’extrême-droite au pouvoir en Israël – est tout aussi scandaleux.

C’est une honte ! Rendez-vous compte du discrédit international que vous faites peser sur notre pays.

L’heure est venue d’une remise à plat de nos relations avec les pays africains comme avec ceux du monde arabe. Les gouvernants sont englués en permanence dans une confusion des genres entre intérêt général, intérêt de la France et intérêts privés.

Comme le souligne très justement un directeur de recherches à l’Institut de relations internationales et stratégiques : « la Révolution tunisienne n’a pas seulement mis en fuite le président au pouvoir et sa famille. Elle a aussi fait vaciller la diplomatie française, qui a opté – suivant une analyse à la fois erronée et cynique de la situation – pour l’ordre établi, aussi corrompu et injuste soit-il. Et ce, toujours sous couvert de lutte contre l’islamisme, le terrorisme, l’extrémisme... »

En effet, la révolution tunisienne a révélé de manière éclatante l’échec de la politique extérieure française. Notre diplomatie s’est convertie à la realpolitik dans sa forme la plus brutale. La complaisance coupable envers des dictateurs dont le régime est fondé sur le clientélisme et la torture, sous couvert de stabilité et de lutte contre l’islamisme, relève de l’hypocrisie.

Comment la patrie des droits de l’homme pourrait-elle accepter, au nom de la sécurité, des intérêts économiques et géostratégiques, quand ce ne sont pas des intérêts privés, la dictature, la répression et la torture ?

Que dire de la réception en grande pompe du dictateur Kadhafi en 2007 ? L’Élysée, soutenu par la majorité parlementaire, avait justifié ce geste d’ouverture au nom de la loi du profit. Quant à M. Ollier, il était allé jusqu’à nous garantir que son « frère » Kadhafi avait changé.

Finalement la France a signé quelques contrats, notamment pour vendre des avions de combat, ceux-là même peut-être qui bombardent aujourd’hui le peuple libyen.

La leçon est cruelle pour la diplomatie française. Espérons qu’elle soit retenue, car la donne a définitivement changé.

Après les magistrats, ce sont désormais les diplomates eux-mêmes qui sont traités avec mépris et soulignent la faillite de la politique étrangère menée par l’Élysée, si tant est qu’il en existe une. Ce sont les fondements et les fonctions régaliennes de l’État qui sont menacés par cette présidence Sarkozy.

Les nouvelles relations doivent s’inscrire dans un rapport d’égal à égal ; elles devront désormais faire prévaloir la volonté des peuples, et pas celle des industriels et autres marchands de sable.

Il est indispensable que le Parlement s’investisse toujours plus dans la politique extérieure de la France. Domaine réservé, monsieur le président de la commission des affaires étrangères, ne veut pas dire domaine hors du champ démocratique. Je compte sur vous, à travers ce débat, pour qu’il soit remédié à cette situation. (Applaudissements sur les bancs des groupes GDR et SRC.)

Mme la présidente. La parole est à M. Axel Poniatowski, président de la commission des affaires étrangères.

M. Axel Poniatowski, président de la commission des affaires étrangères. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, je me félicite que l’initiative du groupe GDR nous permette de débattre aujourd’hui dans cet hémicycle de nos relations avec les pays d’Afrique et les pays riverains de la Méditerranée.

Nous devons avant tout nous réjouir de ce vent de liberté qui s’est levé dans le monde arabe. Ces événements ne sont ni religieux, ni nationalistes. Ce sont des mouvements portés par une jeunesse impatiente et des classes moyennes éclairées. La France doit accompagner ces évolutions en respectant un équilibre entre la non-ingérence et le soutien à ses valeurs.

La transition démocratique sera sans doute longue et heurtée. Les incidents de ces derniers jours en Tunisie, qui ont fait plusieurs morts et se sont soldés par la démission du Premier ministre Mohammed Ghannouchi, témoignent de ces difficultés.

Que doit faire la France en Afrique du nord ? Selon moi, agir dans trois directions.

D’abord, ces événements doivent être compris comme une occasion de renforcer nos relations privilégiées avec les peuples du Maghreb.

Même si la Tunisie, le Maroc et l’Algérie sont différemment affectés, il est clair que tous ces régimes seront conduits, dans les prochains mois, à se réformer. Ces pays appartiennent au premier cercle de notre influence et de notre rayonnement. Des liens humains et culturels se sont tissés au fil des siècles entre les deux rives de la Méditerranée, liens qu’aucune crise n’a pour le moment jamais tranchés. Nos relations économiques sont également denses et fructueuses, comme en témoigne le fait que nos exportations vers ces trois pays atteignent près du double de nos exportations vers la Chine. Nos populations sont également en contact étroit à travers des diasporas nombreuses, toutes profondément attachées à l’espace et à la culture francophones.

Ces liens constituent à la fois des atouts et des devoirs ; ils nous obligent à une solidarité sans faille et nous offrent des perspectives prometteuses. C’est parce que je crois que les malentendus récents ne peuvent gravement affecter ces relations que j’ai décidé de conduire, ce mois-ci, une mission de la commission des affaires étrangères en Tunisie.

La France peut s’appuyer sur son réseau diplomatique de qualité, sa connaissance approfondie de l’Afrique du Nord, sur son expérience et sa présence en matière d’aide publique au développement, sur son réseau d’entreprises privées. Elle devra solliciter tous les vecteurs, y compris médiatiques, de sa diplomatie d’influence culturelle et linguistique.

Deuxième orientation : forte de son influence en Europe, la France doit réorienter la politique de l’Union européenne en direction des pays de la rive sud de la Méditerranée. Dans les années quatre-vingt-dix, l’Allemagne avait été l’avocate d’une politique européenne ambitieuse en faveur des pays d’Europe centrale et orientale. La France doit aujourd’hui être le moteur d’une politique de même ampleur en faveur des pays méditerranéens.

Est-il normal que l’aide européenne par habitant en faveur de l’Égypte soit aujourd’hui quinze fois plus faible que celle en faveur de la Moldavie ? On pouvait, à la rigueur, le justifier quand l’enjeu était de stabiliser l’Est européen ; aujourd’hui, il s’agit de relever un autre défi, au Sud. C’est pourquoi il me semble indispensable que la France obtienne de ses partenaires européens, géographiquement éloignés du bassin méditerranéen, une redéfinition des priorités budgétaires de l’Union.

Troisième orientation : il convient de réactiver et de rénover l’Union pour la Méditerranée lancée en juillet 2008. Jusqu’à présent, l’UPM a surtout souffert des difficultés liées au conflit israélo-palestinien, mais d’autres entraves l’ont paralysée.

M. Jean-Paul Lecoq. C’est sûr !

M. Axel Poniatowski, président de la commission des affaires étrangères. On peut espérer que les évolutions en cours permettront progressivement d’alléger ces contraintes politiques qui ont bridé son essor. La démocratisation aidera ces pays à surmonter leurs divisions et à développer une coopération interrégionale fructueuse. Elle facilitera le dialogue entre les deux rives et, peut-être à terme, le dialogue entre Israël et ses voisins. C’est pourquoi, loin d’être condamnée, l’UPM est promise, selon moi, à un bel avenir.

Dans l’immédiat, il convient de mettre en œuvre les projets que l’UPM a d’ores et déjà définis, en particulier celui relatif à la gestion de l’eau. La rareté en eau de qualité dont souffre cette région ne peut que s’aggraver sous l’effet des changements climatiques et de l’augmentation de la demande en eau. La création d’une agence de l’eau doit être étudiée.

Il convient également de lancer une réflexion sur un autre chantier dont la réalisation me semble décisive pour ces pays : la sécurité alimentaire. L’instabilité du prix des denrées alimentaires a fortement contribué au renversement des vieilles dictatures ; elle pourrait être fatale aux démocraties naissantes. L’UPM doit contribuer à définir des réponses à ce problème.

J’achèverai mon propos par quelques mots sur la situation de la Côte d’Ivoire, qui ne cesse de se dégrader. Les violences prennent de l’ampleur et les tentatives de médiation africaines sont, pour le moment, infructueuses. Nous sommes peut-être à la veille d’une guerre civile. Je souhaiterais, monsieur le ministre, connaître votre appréciation sur l’efficacité des sanctions économiques que nous avons appuyées pour que le président sortant s’incline devant le verdict du suffrage universel, et savoir si une autre stratégie est aujourd’hui envisagée.

Monsieur le ministre, mes chers collègues, l’Afrique n’a jamais été absente de notre politique étrangère. Elle est aujourd’hui au centre des préoccupations de la communauté internationale. Je formule le vœu qu’elle parviendra, avec notre soutien, à surmonter ses difficultés et à exploiter ses atouts incontestables et considérables. (Applaudissements sur les bancs des groupes UMP et NC.)

Mme la présidente. La parole est à M. Michel Hunault.

M. Michel Hunault. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, au nom du groupe Nouveau Centre, je me réjouis de l’organisation de ce débat sur nos relations avec l’Afrique. Les derniers mots du président Poniatowski étaient pour la Côte d’Ivoire. À mon tour, je voudrais faire part du souci de notre groupe pour la situation de ce pays, envers lequel la France a une responsabilité particulière. Elle doit tout faire pour éviter la guerre civile et faire respecter le verdict des urnes et les droits.

Mon intervention portera sur trois sujets : l’aide au développement, la lutte contre la corruption, les événements récents au Maghreb.

La lutte contre la corruption est un facteur clé du développement des pays d’Afrique. Toutes les études le montrent, des structures étatiques faibles et la corruption engendrent la pauvreté. Selon l’ONG Transparency International, plus le niveau de corruption est élevé, plus la pauvreté est importante. À travers l’Agence française de développement, nous devons donc avoir pour politique de subordonner notre aide au développement à une exigence de bonne gouvernance, de traçabilité et de lutte contre la corruption.

Il y a deux ans, l’Assemblée nationale a organisé la conférence annuelle du réseau parlementaire sur la Banque mondiale et à cette occasion, nous avons beaucoup travaillé sur cette exigence de transparence et de traçabilité. Pour mettre fin aux contrats opaques, les États-Unis d’Amérique viennent d’adopter une loi obligeant les compagnies extractrices à publier, sous peine de sanctions, ce qu’elles paient réellement aux pays. Au regard des richesses très importantes de l’Afrique, le pétrole notamment, nous devons subordonner l’aide au développement à l’exigence d’une nouvelle gouvernance pour les années à venir. En la matière, la France a une responsabilité particulière.

Mme la ministre de l’économie, des finances et de l’industrie, hier, dans cet hémicycle, répondait à un de nos collègues à propos du rapport du Groupe d’action financière sur les mécanismes de prévention du blanchiment et de la corruption de Tracfin en France. L’Union européenne n’est pas la seule à mettre en place des standards de bonne gouvernance, l’Afrique a installé des structures régionales du GAFI pour aider les gouvernements dans la recherche de plus de transparence et de traçabilité des mouvements financiers. En vérité, n’ayons pas peur de le dire dans cet hémicycle, la pauvreté dans certaines régions d’Afrique, en regard des importantes recettes provenant des richesses qui en sont extraites, est un scandale, une insulte à la dignité humaine. Notre pays se grandirait non seulement à accroître l’aide au développement mais aussi à la subordonner à l’existence de règles de bonne gouvernance.

Les événements au Maghreb ont fait l’objet, tout à l’heure, d’une question au Gouvernement à laquelle le chef de la diplomatie française a fort bien répondu. La voie proposée par le Président de la République de l’Union pour la Méditerranée est celle qui pourra accompagner l’élan vers la démocratie, mais également l’exigence de développement. Que ce soit en Tunisie, en Égypte ou en Libye, un élément ne doit pas être sous-estimé : la corruption est une des causes du soulèvement des peuples contre les régimes.

Dans le cadre de responsabilités que j’ai exercées au sein du Conseil de l’Europe, nous avions travaillé sur l’idée d’une institution financière spécifique entre l’Union européenne et les pays de la rive sud de la Méditerranée, un peu comme la BIRD qui, sous François Mitterrand, avait accompagné le développement et la démocratisation des pays libérés du joug soviétique. Forte de l’expérience de la BIRD, la France pourrait profiter de la présidence du G 20 pour proposer de créer une institution financière euro-méditerranéenne afin d’orienter l’argent vers le développement, l’accès aux richesses naturelles et surtout l’éducation.

Voilà l’important. On ne peut passer sous silence les difficultés que rencontrent les jeunes étudiants des pays du Maghreb à obtenir des visas pour venir étudier dans nos pays, en particulier en France. Nous pourrions utilement nous appuyer sur l’extraordinaire succès du programme européen d’échanges d’étudiants Erasmus pour créer un Erasmus entre l’Union européenne et l’Afrique, en particulier les pays du Maghreb.

L’intérêt du débat que nos collègues ont proposé est d’aller au-delà du constat et de réfléchir ensemble aux bases à jeter pour une coopération nouvelle plus efficace. Nous sommes à un tournant historique. Au regard de l’histoire, précisément, qui nous lie au continent africain, nous nous devons d’être, avec nos partenaires européens, à la tête d’un mouvement novateur de création d’institutions et de mécanismes financiers, surtout de traçabilité et de surveillance, qui rendront plus efficace l’aide accrue que vous avez voulue, monsieur le ministre de la coopération.

Ces événements nous interpellent. L’Afrique est un continent d’avenir dont la population, évaluée à un milliard d’individus aujourd’hui, va doubler d’ici à 2050. Il faut lui apporter des réponses concrètes. Cela passe par l’adaptation des institutions et des mécanismes de développement.

Telles sont les réflexions que je souhaitais livrer au nom du groupe NC. À un moment où l’on s’interroge sur l’utilité du Parlement, un débat comme celui-ci nous permet de dépasser les clivages et de réfléchir aux moyens d’améliorer le sort de millions d’Africains. (Applaudissements sur les bancs des groupes NC et UMP.)

Mme la présidente. La parole est à M. Jacques Remiller.

M. Jacques Remiller. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, évoquer les relations entre la France et l’Afrique, c’est entrer dans une histoire unique, à la fois tumultueuse et affective, prometteuse et frustrante.

M. Jean-Paul Bacquet. Très bien.

M. Jacques Remiller. Malgré toutes ses vicissitudes, il y a de l’amour et de la grandeur dans cette relation. En aucun cas, le couple que forment la France et l’Afrique ne peut laisser indifférent, ni dans le regard que l’on jette sur le passé, ni dans les espoirs que l’on peut nourrir pour l’avenir.

D’importantes mutations sont intervenues sur le continent africain, dont notre pays a parfois tardé à prendre entièrement la mesure. L’Afrique d’aujourd’hui connaît des transformations profondes que la plupart des grandes puissances du monde, en particulier les puissances émergentes comme la Chine et l’Inde, ont clairement identifiées. D’anciens conflits se sont résorbés tandis que l’Union africaine commence à jouer un rôle clé en matière de paix et de sécurité, attestant d’une volonté forte de prise en main par les Africains eux-mêmes des problèmes qui surgissent à l’échelle continentale ou régionale.

Malgré de grandes disparités du Caire au Cap, l’Afrique connaît, depuis quelques années, une croissance économique soutenue, supérieure à la moyenne mondiale. Parallèlement, le processus de démocratisation n’est pas pour autant aussi vigoureux. Le développement du continent s’en trouve en partie affecté, notamment en matière de bonne gouvernance et d’État de droit, ne serait-ce que parce que l’aide au développement peut difficilement donner toute sa mesure dans un tel environnement.

Au-delà de ces transformations, l’Afrique se trouve aujourd’hui, en raison de la mondialisation, confrontée à des problèmes qui préoccupent l’ensemble de la communauté internationale, qu’il s’agisse de l’insécurité alimentaire – cela a été évoqué –, de la menace terroriste, des flux migratoires ou de la sécurisation des marchés et des approvisionnements, notamment énergétiques. Ces problèmes ont, sur le continent africain, des conséquences démultipliées.

M. Jean-Paul Bacquet. C’est juste !

M. Jacques Remiller. Comme j’ai eu l’occasion de le dire en 2009 en ma qualité de rapporteur de la mission sur la politique africaine de la France, notre pays, malgré une présence ancienne en Afrique, a insuffisamment anticipé l’ampleur de ces évolutions et leurs conséquences. Alors qu’il s’engageait progressivement dans un processus de retrait de la gestion des conflits africains au profit d’autres acteurs internationaux, dont l’Union européenne, il a, dans le même temps, enregistré un recul de son influence propre sur le continent. Ce recul n’est pas uniquement matériel, quantifiable en argent, troupes, enseignants ou migrants ; il est aussi symbolique, politique et culturel.

En tant que membre de l’Assemblée parlementaire de la francophonie – je m’exprime d’ailleurs sous le contrôle de sa présidente, Henriette Martinez –, je suis particulièrement sensible au rayonnement culturel de notre pays à l’étranger, notamment dans les pays africains francophones. Mais j’ai bien conscience du fait qu’il faut désormais considérer le continent dans sa globalité et dans sa diversité.

Face à ces mutations profondes et au risque considérable que représenterait pour la France un désamour durable avec l’Afrique et dans l’indifférence d’une opinion publique française repliée sur ses problèmes intérieurs, nous ne pouvons rester silencieux. C’est là, monsieur le ministre, ce qui fait l’intérêt même de notre débat d’aujourd’hui.

À titre d’anecdote, j’évoquerai un domaine dans lequel la France doit plus que jamais collaborer étroitement avec le continent africain, celui de l’énergie nucléaire.

M. Yves Cochet. Mais non !

M. Jacques Remiller. Loin des débats et polémiques que celle-ci suscite, les États africains se tournent de plus en plus vers elle pour faire face à des besoins énergétiques croissants. Absolument, monsieur Cochet !

Bien qu’elle produise 43 % de l’électricité du continent, l’Afrique du Sud – je pourrais évidemment évoquer l’exemple d’autres pays – souffre d’un énorme déficit énergétique pour assurer sa croissance et son développement industriel. De passage à Paris le mois dernier, la ministre sud-africaine de l’énergie a rappelé les ambitions de son pays : son programme nucléaire vise une production de 9 600 mégawatts, ce qui correspond à la construction d’environ six EPR d’ici 2030, pour un coût de 30 milliards de dollars. Cet important marché a d’ailleurs mobilisé l’ensemble des acteurs de la filière nucléaire française autour de notre excellent ministre chargé de l’industrie, de l’énergie et de l’économie numérique, Éric Besson, afin de faire face à la concurrence des Chinois, des Américains et des Sud-Coréens.

Le pays possède déjà deux centrales nucléaires d’une capacité de production de 970 mégawatts, soit 5 % de l’électricité, construites par Framatome devenue AREVA. La maintenance de ces centrales gérées par l’opérateur nationale ESKOM est assurée par EDF et AREVA.

On pourrait penser que les groupes français ont de l’avance sur leurs concurrents, mais c’est loin d’être le cas. Le fait que nos entreprises n’aient pas été retenues à l’issue de l’important appel d’offres d’Abu Dhabi a fait couler beaucoup d’encre, car elles étaient largement favorites face aux Sud-Coréens qui ont remporté le marché.

Espérons que nos efforts seront récompensés et que le président sud-africain Zuma fera aujourd’hui, à l’occasion de sa visite en France, des annonces qui nous seront favorables. Espérons-le d’autant plus vivement que les autres gouvernements africains qui ont décidé de se lancer dans l’énergie nucléaire – ceux de l’Algérie, du Maroc, de l’Angola, du Sénégal, du Nigeria et de la Tanzanie – seront sûrement attentifs à la décision de ce grand pays de leur continent.

L’Afrique – vous le savez mieux que quiconque, monsieur le ministre – est un enjeu majeur du XXIe siècle, et la France doit, plus que jamais, jouer auprès de ce continent ami de longue date un rôle de premier ordre.

Je termine par deux questions. Pouvez-vous nous donner les grandes lignes de la politique étrangère qui va être impulsée à l’égard de l’Afrique dans les mois à venir par notre nouveau ministre des affaires étrangères ? Quels seront les positions et atouts forts de notre pays en Afrique face à l’influence grandissante de la Chine ? (Applaudissements sur les bancs des groupes UMP et NC.)

Mme la présidente. La parole est à M. Jean-Marc Ayrault.

M. Jean-Marc Ayrault. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, je tiens tout d’abord à déplorer l’absence du ministre des affaires étrangères. Il ne s’agit pas du tout d’être désagréable à votre égard, monsieur le ministre de la coopération : vous savez que j’apprécie la manière dont vous exercez vos fonctions de membre du Gouvernement, actuelles ou antérieures, vous n’êtes donc pas en cause.

Je regrette l’absence du ministre des affaires étrangères, au moment où il prend ses fonctions dans un contexte d’ailleurs difficile.

M. Roland Muzeau. Il est à Bordeaux ?

M. Jean-Marc Ayrault. Le chef de l’État, comme la ministre des affaires étrangères qui a précédé, ont effectivement semblé ne pas prendre la mesure du changement à l’œuvre sur le continent africain, et d’abord dans les pays arabes.

L’absence du ministre des affaires étrangères est d’autant plus regrettable qu’il aurait pu faire le point sur une situation particulièrement dramatique, notamment en Libye. Nous venons effectivement d’apprendre de la ligue libyenne des droits de l’homme que déjà près de 6 000 personnes sont mortes, victimes de la terreur organisée par le dictateur libyen, M. Kadhafi, qui, après avoir organisé des attentats dans le monde, est en train d’assassiner son propre peuple. La semaine de contrôle de l’Assemblée nationale mérite donc que les membres du Gouvernement, y compris ceux qui sont à la tête des ministères régaliens, viennent débattre avec la représentation nationale.

J’aborde donc ce débat sans complaisance – vous l’avez compris – mais je ne cherche pas non plus à faire de la polémique pour faire de la polémique, en premier lieu parce que les enjeux l’exigent.

La franchise n’étant pas la complaisance, j’aborderai un certain nombre de points qui peuvent fâcher. Je veux ainsi évoquer une certaine forme d’aveuglement de Nicolas Sarkozy depuis son élection, qui a fait perdre à la France la confiance et la crédibilité nécessaires à l’établissement de rapports durables avec l’Afrique, à un moment où tant d’autres pays – je pense à la Chine, à l’Inde et au Brésil – réussissent une implantation spectaculaire sur ce continent.

Que disait le Président de la République à Dakar au mois de juillet 2007 ? Je cite le fameux « discours de Dakar »…

M. Jean-Paul Bacquet. Condamné par tous les Africains !

M. Jean-Marc Ayrault. … pour bien montrer la faute politique qui a été commise à l’époque : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire. Il ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès. Dans cet univers où la nature commande tout, l’homme reste immobile au milieu d’un ordre où tout semble écrit d’avance. Jamais l’Homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin. » Tel était le discours du Président de la République française. Comment voulez-vous que les Africains n’aient pas été profondément meurtris, qu’ils n’aient pas été blessés par ce discours ?

Depuis deux mois, c’est le chef de la diplomatie française qui est resté immobile quand les peuples arabes, de la Tunisie à la Libye, étaient en train de bousculer l’Histoire. Dans cent ans, les historiens écriront peut-être que le monde arabe est entré dans le XXIe siècle au mois de janvier 2011 et que le président français a pris acte tardivement de ce printemps arabe, pour modérer aussitôt son audace en agitant la peur de vagues déferlantes charriant de nouveaux migrants vers nos frontières.

La vision stratégique que nous attendons d’un Président de la République, d’un Gouvernement, c’est pourtant de saisir avec enthousiasme cette occasion unique, c’est de se réjouir de partager ce moment où la liberté gagne de nouveaux territoires.

La vision stratégique, c’est d’aider le monde arabe à s’approprier des principes que nous croyons universels.

La vision stratégique, c’est de conforter ces révolutions en aidant ces peuples à consolider la démocratie, en favorisant leur développement économique, en assurant une coopération avec des partenaires qui ne veulent plus être traités comme de simples obligés.

La vision stratégique, c’est de soutenir un processus qui peut permettre tout à la fois l’émergence d’un islam modéré et la constitution d’États qui, tout en préservant la liberté de conscience, séparent le temporel du spirituel.

La vision stratégique, c’est d’imaginer que la démocratie et la liberté sont les meilleurs remparts contre le fanatisme et le terrorisme.

La vision stratégique, enfin, c’est d’imaginer des citoyens heureux qui n’auront plus jamais envie de fuir leur pays pour gonfler les rangs des clandestins pour lesquels la vie est une succession d’humiliations et de frustrations. (« Très bien ! » sur les bancs du groupe SRC.)

Pour que la France se montre à la hauteur de ces enjeux, il faut d’abord redonner confiance à un appareil diplomatique qui, justement, a perdu confiance.

M. Alain Juppé, nouveau ministre des affaires étrangères, avait d’ailleurs signé en juillet dernier avec l’un de ses prédécesseurs, Hubert Védrine, une tribune qui exhortait le gouvernement à « cesser d’affaiblir le Quai d’Orsay », devenu en quelque sorte un réseau exsangue « du fait d’une revue générale des finances publiques aveugle », « incapable d’ici à quelques années de remplir ses missions pourtant essentielles ».

Nous partageons l’idée d’un effort budgétaire nécessaire mais, au delà de ces considérations, l’échec diplomatique tient aussi à la nomination des ambassadeurs. Sans revenir sur la forme des interventions et le comportement de M. Boillon en Tunisie, il est consternant d’entendre un diplomate français – je dis bien : français – expliquer que « l’Irak est le vrai laboratoire de la démocratie dans le monde arabe » et que « c’est là que se joue l’avenir de la démocratie dans la région et qu’on le veuille ou non, tout cela a été obtenu grâce à l’intervention américaine de 2003 ».

Alors quelle est donc l’inspiration de M. Boillon ? Qui fixe son cap, monsieur le ministre ? Au nom de quel pays parle-t-il ?

M. Jean-Paul Bacquet. Le Sarkoland !

M. Jean-Marc Ayrault. Certainement pas au nom de ce vieux pays, le nôtre, qui s’est rassemblé il y a huit ans, pratiquement jour pour jour, pour revendiquer son désaccord avec le président Bush et dire non à la guerre en Irak ! Nous étions fiers, alors, d’être rassemblés pour le faire. (Applaudissements sur les bancs du groupe SRC.)

Comment redonner force à notre réseau diplomatique quand se développe le sentiment que le critère du professionnalisme est progressivement remplacé par celui de l’allégeance ? Notre appareil diplomatique est déconsidéré par ces prises de positions inopportunes alors même que sa capacité d’analyse reste intacte. La machine tourne sur elle-même sans rencontrer l’oreille du pouvoir, lequel lui a substitué la nébuleuse des courtisans, des réseaux parallèles, des intermédiaires discrets et des officines opaques.

Comme l’ont rappelé les diplomates regroupés sous le pseudonyme de Marly, « la politique suivie à l’égard de la Tunisie et de l’Égypte a été définie à la présidence de la République sans tenir compte des analyses de nos ambassades. C’est elle qui a choisi MM Ben Ali et Moubarak comme “piliers sud” de la Méditerranée [...] à l’écoute des diplomates bien des erreurs auraient pu être évitées, imputables à l’amateurisme, à l’impulsivité, et aux préoccupations médiatiques à court terme [...] Les diplomates français n’ont qu’un souhait : être au service d’une politique réfléchie et stable ».

Comment mieux dire que, depuis trois ans, le Président de la République a toujours fait prévaloir ses intérêts électoraux sur les enjeux de politique étrangère, à faire prévaloir ses intérêts de politique intérieure sur les intérêts supérieurs de la France. Nous pourrions d’ailleurs ajouter à la tribune de ces diplomates que les débats intérieurs n’ont pas non plus été sans conséquences non plus sur notre rapport au monde.

L’étranger – souvenez-vous du discours de Grenoble – est présenté comme indésirable. L’immigré est assimilé à un délinquant. Tous sont vus comme une menace pour notre identité, et l’on ne trouve rien de mieux que d’organiser le mois prochain un nouveau débat non pas sur l’identité nationale mais sur l’islam…

M. Robert Lecou. Sur la laïcité !

M. Jean-Paul Bacquet. Ça change tous les jours !

M. Jean-Marc Ayrault. …avec le sous-entendu transparent qu’il constitue un risque voire un danger.

M. Yves Censi. L’islamisme, pas l’islam !

M. Jean-Marc Ayrault. Je cite là le Président de la République, pas le Premier ministre.

Nos rapports avec la Turquie n’ont cessé de se dégrader. Le « Non à l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne ! » est devenu un leitmotiv, encore une fois, pour des raisons de politique intérieure. C’est oublier que c’était une grande nation, un grand pays, et une porte ouverte sur la Méditerranée.

S’agissant justement de la Méditerranée, le beau projet de nouer des liens avec les pays de la rive sud aurait pu être couronné de succès, s’il avait été porté autrement, en concertation avec nos partenaires de l’Union européenne, en particulier l’Allemagne. J’y étais il y a quinze jours. Les dirigeants allemands, y compris les dirigeants conservateurs, ont regretté la manière dont a été lancée l’idée, qui a d’ailleurs conduit à un échec. Je l’ai dit tout à l’heure : on s’appuyait sur Ben Ali et Moubarak.

Il faut que cette idée soit reprise, et je me réjouis qu’elle le soit effectivement. Il aura cependant fallu attendre deux mois et demi après le début du soulèvement populaire en Tunisie pour que le Président de la République dise –dimanche soir seulement – qu’il fallait une initiative européenne en direction de la Méditerranée.

Oui, il faut une grande politique des deux rives de la Méditerranée. On a perdu beaucoup trop de temps.

Une diplomatie respectée, c’est aussi une diplomatie qui s’appuie sur des valeurs.

C’est pourtant au colonel Kadhafi que l’on déroule le tapis rouge en 2007. Vous vous en souvenez sans doute, nous avons échappé à un discours de M. Kadhafi dans cet hémicycle. Le président de l’Assemblée nationale s’est contenté de le recevoir tout seul à l’hôtel de Lassay.

M. Jean-Paul Lecoq. Mais en grande pompe !

M. Jean-Marc Ayrault. Cela étant – honte aux dirigeants français ! –, on lui avait tout de même laissé installer sa tente à l’hôtel Marigny, à côté de l’Élysée, où il pouvait recevoir qui il voulait. Depuis, on a supprimé le secrétariat d’État aux droits de l’homme.

C’est M. Bockel que l’on évince de son secrétariat d’État à la coopération en 2008 pour avoir naïvement cru qu’il était mandaté par Nicolas Sarkozy pour mettre fin à la « Françafrique »…

M. Roland Muzeau. La pompe à fric !

M. Jean-Marc Ayrault. … et c’est son remplaçant M. Joyandet – qui était là il y a quelques instants –, qui justifie ainsi sa nomination : « On veut aider les Africains, mais il faut que ça nous rapporte »…Telle est la parole officielle du successeur de celui qui voulait faire reculer la Françafrique !

Je vois que cela vous fait rire, monsieur le ministre, mais ce sont des citations authentiques : je ne les invente pas ! Je crois plutôt que cela vous gêne et que vous n’êtes pas forcément d’accord avec tout cela.

Malheureusement, le résultat de tout ce qui précède, c’est une certaine mise hors jeu diplomatique de la France dans une région du monde, l’Afrique, où notre histoire et notre savoir-faire – je ne parle pas ici de maintien de l’ordre – devraient au contraire nous donner un rôle majeur. Je regrette que ce soit l’Espagne et pas la France qui ait pris l’initiative d’une concertation internationale et proposé un plan Marshall pour les pays libérés d’Afrique du Nord. J’ai eu honte que la France limite son offre d’aide d’urgence à la Tunisie à 350 000 euros quand l’Italie, spontanément, donnait dans le même temps 5 millions et prévoyait d’ouvrir une ligne de crédit de 100 millions d’euros.

J’ai écrit hier au Premier ministre pour lui demander de mettre en place des dispositions pour venir en aide en urgence à la Tunisie, à l’Égypte qui sont aujourd’hui en train d’accueillir des flots de réfugiés quittant la Libye parce qu’ils sont menacés par les balles du colonel Kadhafi. Il faut aider la Tunisie et l’Égypte, car ces pays ne pourront pas faire face seuls et les personnes qui sont en train de fuir ne resteront ni en Tunisie ni en Égypte. C’est à la fois l’intérêt de ces personnes et de ces pays, mais c’est aussi le nôtre. Alors, soyons audacieux et courageux !

Monsieur le ministre comment reprendre un contact sincère avec l’Afrique ? C’est la question qui nous est posée cet après-midi. Comment rétablir l’image de la France ? Comment concevoir une nouvelle politique alors que nous ne sommes plus ni le partenaire exclusif ni la figure tutélaire vers laquelle se tournent tous les espoirs ?

Je voudrais suggérer modestement quelques pistes. Il n’existe pas de baguette magique, mais il y a parfois de mauvais magiciens. Il faut donc revenir à quelques principes inspirés par une certaine morale internationale, ce qui n’est pas contradictoire avec la défense des intérêts de notre pays. Au contraire !

Nous devons d’abord baser notre diplomatie sur le socle de nos valeurs républicaines. La France doit certes parler avec tout le monde, mais pas de la même façon. Le réalisme n’implique pas automatiquement le cynisme. Le dialogue avec chacun ne suppose pas la complaisance avec tous. La non-ingérence n’est pas une invitation à l’indifférence. La France doit renoncer à un double langage qui consiste à insister sur la bonne gouvernance tout en soutenant les régimes les plus antidémocratiques. Elle doit se rendre disponible aux demandes des pays qui souhaitent construire un État de droit.

Ensuite, nous devons rétablir la clarté dans notre fonctionnement diplomatique en réhabilitant une chaîne de décision claire dont le centre névralgique doit être le Quai d’Orsay.

S’agissant plus spécifiquement de l’Afrique, la France doit apporter son concours actif aux efforts de démocratisation en mobilisant son ingénierie, en multipliant les jumelages, les contacts entre élus du Nord et du Sud.

L’aide au développement doit devenir un véritable projet politique avec pour ambition assumée de favoriser le passage d’une économie de captation, de prédation, de rente – minière, pétrolière ou agricole – excessivement dépendante des marchés, à une économie de production. Certains grands groupes français bien connus – qui possèdent des yachts – se félicitent d’avoir une présence forte en Afrique. Mais où est le vrai développement de l’Afrique ? La question nous est posée à nous, représentants du peuple français.

Il revient à la France de soumettre des programmes d’aides spécifiques, destinés à stimuler la productivité agricole africaine, à en moderniser les installations, à promouvoir des cultures favorisant à la fois l’autosuffisance alimentaire et les exportations. La France doit avoir le courage de proposer un moratoire des subventions européennes aux produits agricoles exportés vers l’Afrique afin de rendre compétitives les denrées africaines.

M. Michel Vergnier. C’est juste !

M. Jean-Marc Ayrault. Oui, il faut avoir ce courage. Certes, il peut déplaire à court terme pour des raisons purement électorales. Mais on ne peut pas tenir deux discours aux Français. Parler sans cesse de l’immigration, sans avoir la lucidité d’expliquer que la meilleure manière de lutter contre, c’est d’aider au développement des pays les plus pauvres.

M. Bruno Le Roux. Très bien !

M. Jean-Marc Ayrault. Nous devons faire un effort sur nous-mêmes et prendre des mesures qui, même si elles peuvent gêner à court terme électoralement, permettront de proposer un avenir aux peuples de ces pays, qui pourront vivre chez eux dans la dignité et l’autosuffisance.

Voilà une proposition concrète qui devrait faire débat dans l’opinion publique, y compris à l’occasion de l’élection présidentielle.

Mme la présidente. Il faut vous acheminer vers votre conclusion, cher collègue.

M. Jean-Marc Ayrault. J’y arrive, madame la présidente.

Les objectifs du Millénaire, comme l’engagement de porter à 0,7 % du PIB l’aide au développement, doivent être tenus.

Dans le domaine sanitaire et médical, il est notamment impératif d’apporter un soutien actif au Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Les médicaments génériques doivent être produits sur place.

Nous devons concevoir une politique migratoire équilibrée et, de ce point de vue, il est indispensable de traiter la question de la fuite des cerveaux. Michel Hunault, élu de Loire-Atlantique, l’a évoqué tout à l’heure en parlant d’Erasmus. Pourquoi pas ? C’était une piste.

Nous pouvons aussi concevoir une politique qui s’inspire de ce qu’a fait la Grande-Bretagne avec le Malawi : la première assure la formation d’infirmières et de médecins du second ; en contrepartie ceux-ci ne peuvent pas être recrutés en Angleterre, afin d’être utiles dans leur pays d’origine. Ce sont des mesures extrêmement pragmatiques. Je pourrais prolonger encore par la nécessité d’intensifier nos échanges culturels, éducatifs, linguistiques…

Voilà quelques exemples concrets qui permettent au Parlement d’être saisi de toutes ces questions de politique internationale, de politique étrangère. Ce n’est pas un débat secondaire. C’est pour cette raison que j’ai regretté tout à l’heure l’absence de dialogue avec le ministre des affaires étrangères. J’espère que ce n’est que partie remise, car il faudra y revenir.

Le Parlement n’est pas une contrainte, c’est une chance pour la démocratie. Nous ne prétendons pas, nous, Français, à un génie particulier, mais nous revendiquons le droit pour la France de juger par elle-même. Nous croyons, nous devons croire à nouveau à l’originalité de notre message. Nous sommes fiers des valeurs de la République qui n’ont jamais cessé d’influencer la marche des peuples. Vers qui se tournaient-ils en effet ? Je ne pense pas seulement à la Révolution en 1789, mais aussi à celle de 1848. Nous le savons, nous avons une image particulière, nous sommes une référence particulière, nous devons en être fiers et ne pas nous cacher lorsque l’Histoire avance.

C’est pourquoi hier nous avons regretté un retour qui nous bride, celui de la France dans le commandement intégré de l’OTAN, c’est pourquoi aujourd’hui nous avons été scandalisés par la réaction à contretemps du Gouvernement sur le printemps des peuples arabes, c’est pourquoi demain, monsieur le ministre, vous nous trouverez toujours à vos côtés comme nous l’avons été au moment de la guerre en Irak, pour, en refusant de se plier à de petits calculs ou à de médiocres intérêts, faire porter haut la voix singulière de la France.

Voilà, monsieur le ministre, ce que je voulais dire à l’occasion de ce débat sur l’Afrique. Une nouvelle Afrique émerge. Elle mérite une nouvelle politique. (« Très bien ! » et applaudissements sur les bancs du groupe SRC.)

Mme la présidente. La parole est à M. François Asensi.

M. François Asensi. Madame la présidente, monsieur le ministre, je me félicite également de la tenue de ce débat sur la politique de la France en Afrique. Comme beaucoup de mes concitoyens, comme beaucoup d’Africains, je ne peux vous cacher mon malaise à l’idée de débattre des relations qui lient notre pays à ce continent de plus d’un milliard d’habitants.

Tout d’abord, comment ne pas évoquer la révolte des peuples tunisien, égyptien et libyen ? Ce printemps des peuples bouleverse le cours de l’histoire et offre un cinglant démenti aux formules inacceptables du discours de Dakar. Ce soulèvement populaire est l’expression d’une opposition massive à des régimes autoritaires, prédateurs et corrompus. Cette révolte des peuples, que la France officielle n’a pas vu venir, est aussi un constat d’échec pour notre diplomatie.

Les bruits de bottes d’une intervention étrangère en Libye menée par les États-Unis se font désormais entendre. Il semblerait que la présence d’importants champs pétrolifères suscite bien des convoitises. À ce titre, je partage les propos de M. Alain Juppé : une intervention en Libye serait totalement contreproductive. J’ajoute qu’elle s’apparenterait à une aventure de type néocoloniale et ne ferait que dégrader nos rapports avec l’Afrique. Ce serait de surcroît un formidable cadeau à faire au dictateur Kadhafi.

La France doit définitivement rompre avec les pratiques de la Françafrique. Il est temps de revenir au message universel de la France, qui a su donner le vertige de la liberté aux peuples du monde entier. Il est temps de renouer avec cette France qui, ayant pris conscience de l’impasse de la colonisation, avait su accompagner la plupart des peuples africains vers l’indépendance.

La France doit effectuer un grand tournant dans sa relation avec l’Afrique. Notre politique étrangère doit viser l’émancipation des peuples d’Afrique et le droit au développement de ces pays. Un développement librement choisi par les peuples est la condition pour qu’ils vivent et s’épanouissent dans leur pays. Si nous ne faisons pas cette rupture politique et culturelle indispensable, la France continuera de maintenir des rapports paternalistes de type néocolonialiste avec l’Afrique.

Trop longtemps, la France a soutenu des dictateurs pour préserver des intérêts mercantiles. Comment accepter de telles compromissions avec des régimes qui oppriment leur peuple, détournent leurs ressources, foulent au pied les principes de la démocratie ? Une des vocations de la diplomatie est certes de faire valoir les intérêts de la France dans le monde. Mais, cette action doit se traduire par de véritables contreparties pour le développement des pays. Or dans de nombreux pays d’Afrique, certains grands groupes prospèrent sans que les pays d’accueil en retirent les fruits. Total, qui a fait un bénéfice de 10 milliards d’euros en 2010, réalise 30 % de sa production en Afrique. AREVA, Bouygues ou Bolloré font également des milliards de bénéfices alors que la population, elle, continue de vivre dans la misère et voit son environnement naturel se dégrader.

Les échanges avec l’Afrique devraient au contraire se faire au bénéfice des peuples français et africains, selon une logique « gagnant-gagnant ». L’Afrique a besoin de développer une agriculture vivrière pérenne, d’assurer l’accès à l’eau, à la santé, à l’éducation, pour que les Africains ne soient plus contraints à l’exode.

L’aide publique participe au développement du continent. L’aide française n’est néanmoins pas à la hauteur des enjeux actuels. Toujours bien en deçà du seuil de 0,7 % du PIB fixé par l’ONU, le volume de l’aide au développement diminue d’année en année.

Mme Henriette Martinez. C’est faux !

M. François Asensi. Au-delà, la France doit promouvoir un système d’échange plus juste, pour préserver ces pays des excès de la mondialisation financière. Ainsi, la mise en place d’une taxe sur les transactions financières permettrait de mobiliser des fonds considérables pour l’Afrique.

Il est temps de mettre au pas le système spéculatif qui fait tant de dégâts sur ce continent. La tutelle des agences de notation doit cesser. Elles n’hésitent pas à abaisser la notation de l’Égypte et de la Tunisie parce que celles-ci accèdent à la démocratie. C’est scandaleux !

La politique étrangère de la France doit changer. La realpolitik doit laisser la place à de nouvelles relations avec le continent africain, débarrassées des compromissions et arrangements coupables du passé.

Pour de nombreux pays, la France continue d’incarner les idéaux de justice, d’égalité et d’universalité des droits de l’homme, même si ce message a été légèrement troublé ces derniers temps. Le rôle de la diplomatie française doit être d’accompagner les peuples sur le chemin difficile de la démocratie. La dette que nous avons contractée à l’égard des pays africains lors de la colonisation nous oblige à assumer certains devoirs.

L’Afrique a donné des grands hommes à l’histoire. Des hommes comme Nelson Mandela ou Patrice Lumumba ont été des vigies éclairées pour l’émancipation des peuples africains. Nous, les députés communistes, avons foi en l’avenir de l’Afrique et nous croyons en l’homme africain. (Applaudissements sur les bancs du groupe GDR.)

M. Michel Vergnier. Très bien !

Mme la présidente. La parole est à M. Robert Lecou.

M. Robert Lecou. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, avec une population de plus d’un milliard d’habitants, l’Afrique représente 16,14 % de la population mondiale. Et c’est le continent qui connaîtra, au cours du XXIe siècle, la progression démographique la plus importante. C’est un continent riche de potentialités et d’atouts extraordinaires.

C’est aussi un continent qui rencontre d’énormes difficultés dues à son sous-développement et à des contraintes climatiques et environnementales particulièrement hostiles dans certaines régions.

L’Afrique est donc un continent qui compte. L’Afrique est donc un continent que nous devons accompagner. Ce devoir est d’autant plus vrai pour notre pays que la France a été très présente dans le passé en Afrique du Nord et en Afrique de l’Ouest. Ce devoir est d’autant plus vrai pour l’Europe que les pays européens ont été très présents sur la totalité du continent africain. L’Afrique ne peut donc pas nous laisser indifférents ! Nous ne pouvons pas laisser l’Afrique seule face à son destin ! Les Chinois montrent d’ailleurs aujourd’hui le chemin, puisqu’ils accompagnent le développement économique de l’Afrique sans oublier l’intérêt de son sous-sol et de ses terres.

M. Jean-Paul Bacquet. Ils la pillent !

M. Robert Lecou. Oui nous devons accompagner l’Afrique dans son développement !

L’actualité de ces dernières semaines, en Afrique du Nord, révèle aussi des événements d’une ampleur exceptionnelle. Leur importance et leur soudaineté ont pris de court la communauté internationale. Tous les pays connaissaient les régimes dictatoriaux, mais la realpolitik avait pris le dessus et tous les pays parlaient et négociaient avec ces régimes. Aujourd’hui, nous assistons à une véritable révolution, une révolution menée par le peuple, particulièrement par des jeunes et les classes moyennes qui, avec un courage extraordinaire, ont pris leur destin en main, parfois même face, comme en Libye, aux armes lourdes de l’aviation et des blindés. Ces événements ne doivent pas nous inquiéter et ne doivent pas inquiéter nos populations, mais doivent, au contraire, nous permettre d’espérer. En effet, c’est un vent d’espoir extraordinaire qui souffle sur ces pays du Maghreb, sur ces pays arabes. Ces pays ont une histoire. Ils ont développé une civilisation et seront des acteurs de demain utiles à la communauté internationale grâce à la fierté retrouvée – la fierté des résistants qui luttent au péril de leur vie –, grâce aussi à la démocratie qui, si elle l’emporte, sera synonyme de développement économique harmonieux. Cette formidable espérance soulevée par l’immense bouleversement qui s’opère dans les pays de la rive sud de la Méditerranée doit donc être soutenue et accompagnée par nos démocraties. Le combat pour les droits de l’homme et pour la liberté est un merveilleux combat qui sert les pays qui l’engagent et qui le mènent, mais qui sert aussi la France et l’Europe qui ne doivent pas voir en ces pays que les risques liés à une émigration non contrôlée ou les risques liés au terrorisme qui se nourrit du sous-développement, de la misère, de l’extrémisme et de l’intégrisme.

M. Jean-Pierre Dufau. Eh oui !

M. Robert Lecou. En effet, si ces pays, qui écrivent actuellement une grande page de leur histoire, parviennent à se développer et à s’affirmer, ils seront prochainement des partenaires de la France. Nous cesserons alors de les voir comme des dangers ou des menaces en matière de terrorisme ou d’immigration : le soutien et l’accompagnement de la démocratie ne représentent-ils pas les meilleurs moyens pour lutter contre les risques de flux migratoires incontrôlés et contre les effets du terrorisme islamiste ? Oui nous devons accompagner l’Afrique du Nord dans sa quête pour la liberté !

Afin d’accompagner le continent africain, la France dispose d’un ensemble de moyens : l’aide publique au développement économique par la présence de ses entreprises ; l’aide publique au développement culturel et linguistique grâce à la francophonie et à nos établissements d’enseignement à l’étranger. La France a aussi des moyens humains grâce à son réseau diplomatique et à son réseau d’expatriés. Ces formidables leviers, permettront des actions, véritables investissements, afin d’aider les pays d’Afrique à se développer, et favoriseront un meilleur rayonnement de la France, laquelle sera alors suffisamment attractive pour accueillir des élites intellectuelles qui doivent trouver dans nos universités des lieux de formation et d’épanouissement.

À propos du développement de la langue française, je souhaite appeler votre attention, mes chers collègues, sur une constatation : lors d’un déplacement au Mali, ce sont les Maliens qui exprimaient à une délégation française leur regret de constater que, dans les enceintes internationales, les représentants de notre pays oubliaient d’utiliser la langue de Molière ! Nos amis maliens nous ont alors dit que les Africains et les Québécois se présentaient comme les meilleurs promoteurs de la langue française !

M. Jean-Paul Bacquet. C’est juste !

Mme Henriette Martinez. Tout à fait !

M. Robert Lecou. À méditer... Oui, les Africains sont d’excellents partenaires pour la France ! Au titre du rayonnement linguistique et culturel de la France, il est certainement regrettable, monsieur le ministre, que nous n’ayons pas inscrit, dans le cadre du grand emprunt, une ligne financière pour le développement des établissements d’enseignement français à l’étranger.

M. Jean-Paul Bacquet. On en ferme !

M. Robert Lecou. Parler de l’Afrique, mes chers collègues, sans évoquer une de ses régions particulièrement confrontée à la contrainte climatique que je notais au début de mon propos serait un oubli et même un manquement inacceptable pour le président du groupe d’amitié France-Mali. Si ce climat désertique, qui gagne sur les terres de l’Afrique subsaharienne, est un défi et même une adversité redoutable pour les populations de ces régions, l’actualité nous amène aussi à nous intéresser au Sahel. Les récents enlèvements de nos compatriotes au Niger ont révélé la dégradation de la sécurité dans cette région. Dans le nord du Sahel, la situation déjà difficile du fait du climat se complique maintenant en raison de la présence des terroristes d’Al Quaïda Maghreb islamique. L’économie touareg fondée sur l’élevage est en crise. L’accompagnement au développement que nous pouvons encourager est maintenant contraint par les agissements d’AQMI qui pratique l’horrible politique – horrible chantage – des otages. Les conflits d’usage entre nomades et sédentaires sont donc accentués. Cet état de fait doit nous amener à réfléchir et à agir afin que ces populations touareg, notamment celles qui sont disposées à lutter contre les terroristes, ne soient pas ostracisées, mais qu’elles soient plutôt accompagnées. Oui, monsieur le ministre, oui mes chers collègues, la France doit accompagner l’Afrique ! La France, oui, mais aussi l’Europe !

À ce titre, je souhaite conclure sur le projet de l’Union pour la Méditerranée, initié avec une belle vision de l’organisation du monde par Nicolas Sarkozy, Président de la République française. Certes, l’UPM est aujourd’hui en panne, mais la Méditerranée demeure au cœur de toutes les grandes problématiques de ce début de siècle. La Méditerranée, berceau de tant de civilisations dont la diversité est une des expressions de la richesse de l’humanité, la Méditerranée doit être le trait d’union, l’articulation entre l’Europe et l’Afrique. Le projet de l’UPM est toujours pertinent et utile et je souhaite, monsieur le ministre, qu’il soit relancé !

Mes chers collègues, l’Afrique est synonyme d’espoir. Cet espoir se fonde sur l’optimisme que nous devons avoir quant à l’issue des révolutions actuellement menées par des populations qui nous seront reconnaissantes de les avoir accompagnées, de leur avoir permis d’accéder à une véritable démocratie, garante d’un développement harmonieux et équilibré. Cet espoir se fonde sur l’optimisme que nous devons avoir quant à la capacité de développement du continent africain…

M. Michel Vergnier. Et sur le respect de chacun !

M. Yves Cochet. Vous êtes aveugle !

M. Robert Lecou. …ce développement, seul garant du bonheur des Africains et aussi des Européens ! (Applaudissements sur les bancs du groupe UMP.)

Mme la présidente. La parole est à M. Jean-Pierre Dufau.

M. Jean-Pierre Dufau. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, dans son tristement célèbre discours de Dakar, Nicolas Sarkozy a prétendu que l’homme africain n’était pas entré dans l’Histoire. Faut-il rappeler que l’Afrique est reconnue comme le berceau de l’humanité ? Faut-il rappeler que l’Histoire est entrée en Afrique à travers l’esclavage, la déportation des Noirs et la Conférence de Berlin de 1885 ? L’Europe et la France, en particulier, ne sauraient s’exonérer aujourd’hui du sort du continent africain.

L’essentiel de mon propos se concentrera sur l’Afrique subsaharienne. Quelle est la situation actuelle de l’Afrique ? Sur quelles bases peut-on établir une politique France-Afrique conforme aux valeurs de notre République ?

Le continent africain représente aujourd’hui quelque 900 millions d’habitants, soit un peu plus de 13 % de la population mondiale. Il pourrait atteindre 1,8 milliard d’habitants en 2050, soit 20 % de la population mondiale. La population subsaharienne augmente de 2,5 % par an, contre 1,2 % en Amérique latine et en Asie. Cette population subsaharienne doublerait d’ici à 2036. Avec une espérance de vie de cinquante-trois ans sur l’ensemble du continent, une mortalité infantile de 85 ‰, le continent africain doit relever plusieurs défis en urgence. Chacun connaît les ravages du sida et, même si des progrès ont été accomplis, ils restent fragiles. La France, dans ce domaine, est plutôt exemplaire. Le défi de la sécheresse et de la pauvreté s’ajoute aux violences et aux guerres que connaissent certains États. Quant au niveau de développement, avec un PIB de 1380 dollars en 2007 et une criante inégalité dans la redistribution des richesses, l’Afrique reste globalement un continent sous-développé. On peut craindre que la mondialisation, les règles du commerce international et les appétits des multinationales ne fassent pas du développement de l’Afrique une priorité. L’intérêt des puissances émergentes comme la Chine fait craindre une nouvelle forme de colonisation. Dans ce contexte et face à ces réalités, il faudra une grande conscience, une indéfectible volonté pour que l’Afrique, berceau de l’humanité, ne devienne pas le cimetière de l’humanité !

J’ai évoqué la conférence de Berlin de 1885 pour rappeler que les pays fondateurs de l’Union européenne et la France en particulier, ont des responsabilités vis-à-vis de l’Afrique. On ne peut se contenter de brandir le spectre de l’immigration et de la peur. L’immigration choisie est un leurre parce que, face à la désespérance, l’immigration ne choisit plus. Elle s’impose à ceux qui veulent survivre. M. Juppé, lui-même, avant qu’il ne soit de nouveau ministre, reconnaissait que la France et l’Europe auraient besoin de la main-d’œuvre immigrée, remarque juste et pertinente.

Comment donc mettre en place une politique de développement de l’Afrique en véritable partenariat et jeter les perspectives d’un réel co-développement ? Cela ne concerne pas que la France, mais aussi les États Africains, souvent corrompus. Les événements récents nous apprennent qu’au-delà des États et de leurs responsables, il y a aussi les peuples qui, un jour ou l’autre, affirment qu’ils sont le ferment de la démocratie. Aujourd’hui, les priorités sont claires. Les mots de Danton restent malheureusement d’actualité : « Après le pain, l’éducation est le premier besoin du peuple. »

Je ne développerai pas la politique bilatérale, sauf à dire que la France est un important contributeur, même si l’on peut toujours faire plus et mieux. Je citerai, pour mémoire, la coopération décentralisée dont les exemples sont concrets et participent à une meilleure compréhension des peuples. Je viens de rentrer de Bruxelles où j’ai rencontré, dans le cadre de l’APF, des responsables de la Commission européenne et du Parlement européen. Je tiens, par conséquent, à évoquer les politiques multilatérales. Le blocage, après les accords de Cotonou, de la politique des APE – accords de partenariat économique – est inquiétant. Croire que les échanges commerciaux et les règles de l’OMC, de par leur seule vertu, pourraient mettre en place une politique de développement confine à l’aveuglement !

M. Jean-Paul Bacquet. La naïveté !

M. Jean-Pierre Dufau. La refondation de cette politique est nécessaire. La France pourrait agir dans ce sens pour rattacher la politique des APE non au commissaire au commerce, mais au commissaire au développement. Cela me semblerait un peu plus de bon sens ! Peut-on rêver d’une expérience de développement économique de l’Union Européenne initiée par la France avec les pays subsahariens francophones ? Cette expérimentation pourrait, par la suite, être étendue dans ses méthodes et sa finalité.

M. Michel Vergnier. Il a raison ! Il faut arrêter de parler ! Il faut agir !

M. Jean-Pierre Dufau. La libéralisation des échanges peut être mortifère pour l’Afrique. Pourtant, le développement de cette Afrique conditionne en partie – et je réfère aux statistiques citées au début de mon propos – l’avenir du monde et plus particulièrement, pour des raisons historiques et géographiques bien compréhensibles, celui de la France et de l’Union européenne. L’Afrique doit donc se développer d’abord dans le respect de ce qu’elle est, au nom de la diversité culturelle et du respect des différences dont on se prévaut parfois. À la France de l’y aider en accord avec les valeurs humanistes de notre République ! (Applaudissements sur les bancs du groupe SRC.)

Mme la présidente. La parole est à M. Yves Cochet.

M. Yves Cochet. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, « Avec l’Afrique, il nous faut construire une relation nouvelle, assainie, décomplexée, équilibrée, débarrassée des scories du passé. » Cette profession de foi, vous l’avez reconnue, a été prononcée à Cotonou, le 19 mai 2006 par le candidat Sarkozy qui l’avait même gravée dans le marbre en l’inscrivant dans son programme. Je le cite de nouveau : « Je favoriserai le développement des pays pauvres, en cessant d’aider les gouvernements corrompus. [...] On ne fera pas bouger les choses par le seul tutoiement entre le chef de l’État français et ses homologues du continent, mais par la conscience collective d’un intérêt commun. »

Une fois de plus, mensonges et compagnie, le Président est pris la main dans le sac. Rien n’a changé, je dirai même que tout s’est aggravé. Le discours de Dakar a accru le fossé entre les peuples africains et la France. Les rapports incestueux entre la France et l’Afrique, que l’on a désignés sous le nom de Françafrique, se passent au plus haut niveau, comme l’ont montré tout récemment les voyages d’agrément en Tunisie, Libye, Maroc, Égypte de nos dirigeants.

Décidée à partir de l’Élysée, contrôlée longtemps par M. Jacques Foccart puis par ses adjoints, et ensuite par M. Jean-Christophe Mitterrand, la politique subsaharienne est gérée maintenant encore par une cellule organisée autour de M. Robert Bourgi, aidé par M. Patrick Balkany, et dirigée jusqu’à ces derniers jours par M. Claude Guéant. Vous y avez même adjoint une pièce maîtresse en la personne de Dov Zerah, le directeur général de l’Agence française de développement.

Ce système, même s’il a évolué, repose sur trois piliers : la cellule de l’Élysée, l’état-major, qui dispose dans plusieurs pays de bases militaires d’intervention d’où il peut soutenir les dictateurs locaux, comme il l’a fait encore il y a très peu au Tchad, et un réseau de grandes entreprises, à commencer par Total, Bouygues, Bolloré et Areva.

La Françafrique, c’est aussi un réseau composé d’agents de renseignement, de barbouzes, de personnages hauts en couleurs qui n’ont pas disparu avec Bob Denard, et, surtout, un groupe de dictateurs qui se reproduisent de génération en génération, comme au Gabon ou au Togo, où les fils succèdent aux pères avec la bénédiction des autorités françaises.

Cette situation d’un autre âge ne permet pas de construire avec les peuples africains un système de partenariat équilibré. Elle donne le sentiment que la France continue à entretenir une sorte de mythe colonial et gaulliste d’une Union française reposant sur des caciques mis en place et armés par notre pays.

Plus généralement, je voudrais dire un mot sur ce qu’on pourrait appeler le néo-impérialisme de la France et des pays riches vis-à-vis de l’Afrique, dont le système que je viens de décrire rapidement est l’agent opérationnel.

Cet impérialisme, c’est l’appropriation, le pillage, la prédation des richesses naturelles de ce continent par les pays du Nord, accompagnés bien sûr de la spoliation des populations africaines, ce que certains historiens ont appelé l’échange inégal.

Cet échange inégal ne se réduit pas à une comptabilité monétaire de l’échange, comme le pensent les néo-classiques ou les marxistes. Il s’étend à la captation du temps, à la captation de l’espace et du sous-sol, dans une analyse plus écologiste de la théorie de l’exploitation. Je n’ai pas le temps de développer mais, si vous lisiez mon livre de 2005, vous pourriez en savoir un peu plus. C’était la minute publicitaire. (Rires.)

Ce qui s’est passé en Tunisie, puis en Égypte et en Libye, a déjà des conséquences dans plusieurs pays d’Afrique. Si vous espérez contenir longtemps les mouvements de population en soutenant à bout de bras les Ali Bongo, Idriss Déby, Sassou N’Guesso, Faure Ngassinbé et autres dictateurs, vous allez au-devant de graves ennuis comme en Tunisie ou en Libye.

Le monde change. Seul un rapport nouveau entre les anciennes colonies et l’Europe permettra de définir un cycle vertueux.

Cela passe par le départ des troupes françaises et la fermeture des bases militaires sur le continent, dont on sait à quoi elles ont servi ; par la redéfinition d’une politique de solidarité cadrée par une loi de coopération et l’annulation de la dette odieuse qui maintient l’Afrique sous la coupe de la politique définie par le FMI, la Banque mondiale et l’OMC ; enfin par l’arrêt de la recolonisation des terres agricoles dans de nombreux pays comme Madagascar, où des millions d’hectares sont gérés par des entreprises.

Cela nécessite aussi une politique de transparence sur les biens mal acquis. J’évoquerai simplement le plus grand scandale de cette région du monde, l’Angolagate. Nous avons tout de même réussi à vendre notamment 420 chars, 150 000 obus, douze hélicoptères et six navires de guerre. L’affaire est toujours en jugement, au moins pour les lampistes, les autres y ayant, hélas, échappé.

Une étude du Comité catholique contre la faim et pour le développement, le CCFD, publiée en mars 2007, évalue à une somme comprise entre 100 et 180 milliards de dollars les avoirs détournés par des dirigeants au cours des dernières décennies. Je le dis en toute clarté ici, ce que vous avez fait ces dernières années en Afrique, notamment pour protéger les intérêts d’Areva, contre la volonté des populations touaregs du Niger, ou pour protéger les intérêts de votre ami Bolloré dans plusieurs ports et forêts de pays africains a et aura des conséquences pour la France et pour les expatriés. Vous jouez avec le feu en Afrique comme vous l’avez fait avec les dictateurs des pays arabes. Vous devrez en rendre compte devant l’Histoire. (Applaudissements sur les bancs des groupes GDR et SRC.)

Mme la présidente. La parole est à M. Yves Censi.

M. Yves Censi. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, Jean-Marc Ayrault a tenté de nous replonger dans la polémique diplomatique et médiatique, mais je préfère suivre la piste rappelée par Alain Juppé, loin de la société du spectacle qui a toujours été animée avec zèle par nos collègues socialistes (Exclamations sur les bancs du groupe SRC),…

M. Jean-Paul Bacquet. Pour le show-biz et le people, vous n’êtes pas mal !

M. Yves Censi. …même si, au milieu de tout ça, j’ai noté un hommage appuyé mais, hélas, bien tardif à l’action de Jacques Chirac par le passé.

Je rappelle aussi à M. Dufau que l’histoire n’est pas entrée en Afrique avec l’esclavage. Elle existait bien avant, ne serait-ce qu’avec l’épopée de l’empire Bambara, fondé avant le XVIIe siècle et renversé un siècle plus tard par les musulmans.

Cinquante ans après l’accession à l’indépendance, le continent africain est l’objet d’une profonde mutation. Elle n’est pas nouvelle mais elle est spectaculaire. C’est une mutation économique, j’en parlerai, mais c’est tout d’abord et de manière historique une mutation politique et démocratique.

À l’heure où un formidable et impressionnant élan démocratique envahit différents pays du continent africain, c’est avec force que la France témoigne son amitié et son respect aux peuples dont le courage réussit à briser des années d’oppression et de corruption.

Tout en étant fidèles au principe international de non-ingérence et dans le respect le plus strict de la souveraineté des États, la France ainsi que tous les pays occidentaux ont le devoir de se mobiliser et d’accompagner ces peuples sur le chemin chaotique de la bonne gouvernance et du respect des droits de l’Homme.

Dans son discours du 30 janvier dernier au sommet de l’Union africaine, le Président Nicolas Sarkozy évoquait avec justesse « l’appropriation par le continent africain de son destin » et poursuivait en déclarant : « Nos destins sont liés ».

M. Jean-Pierre Dufau. Le problème, c’est qu’il y avait eu le discours de Dakar !

M. Michel Vergnier. C’était l’oral de rattrapage !

M. Yves Censi. Tels sont à mon sens les deux principes qui doivent guider plus que jamais les rapports entre la France et le continent africain.

L’Afrique est le premier pôle francophone du monde. Plus de 160 millions d’Africains parlent français au quotidien. Nous le savons tous, la croissance démographique du continent africain est la plus élevée du monde. En 2050, selon les estimations basses, 1,8 milliard d’Africains peupleront l’Afrique et le reste du monde, elle sera plus peuplée que la Chine, plus que l’Inde.

Un défi majeur se présente donc à nous, à la France comme à bien d’autres pays prospères, pour accompagner l’éclosion de sociétés harmonieuses, permettant l’élévation du niveau de vie et la satisfaction des besoins des individus. Maintenir le quart de la population mondiale dans la pauvreté ne serait humainement et économiquement pas acceptable, pas plus que cela ne serait soutenable à l’échelle des grandes migrations mondiales.

Il s’agit donc d’agir pour contribuer, chacun à son niveau, à inverser les tendances qui font que l’Afrique, pour de multiples raisons, et à l’exception notable de l’économie de rente, dont on connaît, hélas, les inconvénients, n’est pas suffisamment créatrice de richesses pour ses habitants.

Nous sommes pourtant à l’aube de cette révolution. « Le temps de l’Afrique » semble être venu. Il convient donc d’accompagner ces mutations dans un esprit de solidarité, dans une logique de développement économique et d’enrichissement mutuel, dont nos entreprises doivent être les acteurs. L’Afrique doit se développer par l’Afrique et pour l’Afrique, mais, je le répète, nos destins sont liés. La France a un rôle fondamental à jouer dans l’envol économique du continent africain. Notre rôle n’est pas simplement diplomatique.

M. Michel Vergnier. Absolument !

M. Yves Censi. De son côté, l’Afrique aspire à ce que la France devienne un partenaire économique et commercial du continent et contribue à la réalisation du développement global.

Dans ces deux domaines, coopération et développement des échanges, par les liens tissés avant et après la colonisation, la France occupe encore une place privilégiée et a une responsabilité particulière. Les échanges économiques entre l’Afrique francophone et la France sont extrêmement importants.

M. Jean-Paul Bacquet. Ils sont trop faibles !

M. Yves Censi. Le travail et l’effort de coopération restent intenses.

La coopération entre le continent africain et la France recèle des potentialités énormes qu’il faut utiliser au mieux. Au-delà des ressources naturelles, d’autres domaines doivent être mieux appréhendés : infrastructures, notamment transport, médecine, télécommunications, satellites, secteur intellectuel, éducation, et beaucoup d’autres, comme le tourisme, qui n’est pas forcément un tourisme de masse, mais peut être un tourisme rural et solidaire. Il faut donc élargir le domaine des intérêts économiques.

Aujourd’hui, l’Afrique est un large marché où il y a plus d’opportunités que dans n’importe quelle autre région du monde.

M. Yves Cochet. C’est scandaleux de dire ça !

M. Michel Vergnier. Pour un marché, c’est un marché de dupes !

M. Yves Censi. Il ne s’agit cependant pas de laisser le marché en faire à sa guise : les États doivent établir un environnement sain pour ces échanges, au niveau international comme dans chaque pays, afin que les entrepreneurs puissent libérer leurs énergies et enclencher le cercle vertueux de la croissance.

M. Yves Cochet. La croissance, c’est fini !

M. Yves Censi. Le développement de l’Afrique doit s’appuyer sur ce qui fait son principal atout : sa jeunesse. Pour créer un développement générateur d’emplois, producteur de richesses durables et non d’illusions fugaces, l’initiative privée est incontournable.

C’est dans cet objectif que la France, avec d’autres, apporte aux entrepreneurs africains qui en ont besoin des garanties bancaires et des fonds propres.

C’est également dans cette optique que j’avais organisé au mois de juin dernier à l’Assemblée nationale un colloque sur les perspectives de développement des secteurs privés africains, notamment à travers les organisations intermédiaires que sont les chambres consulaires africaines et francophones, sur lesquelles il faut savoir s’appuyer.

Aujourd’hui, je reste convaincu que l’Afrique est déterminée à prendre en main ses destinées et qu’elle ambitionne de sortir de son statut actuel de puissance potentielle pour se déployer comme nouveau pôle de développement, en coopération avec l’Union européenne et non pas l’inverse.

C’est d’ailleurs à cette seule condition que nous parviendrons à réguler efficacement les flux migratoires vers les pays occidentaux, nous l’avons tous dit. Au fond, le premier objectif n’est-il pas de permettre aux familles africaines de mener chez elles, dans leur pays, une existence qui bénéficie à la fois de la démocratie et d’un niveau de vie qu’elles sont aujourd’hui obligées d’aller chercher ailleurs ?

Il nous appartient, ensemble, de bâtir un partenariat global, ambitieux et durable avec ce continent, sur la base d’une responsabilité pleinement assumée entre partenaires égaux en droits mais aussi en devoirs. (Applaudissements sur les bancs du groupe UMP et NC.)

Mme la présidente. La parole est à M. Jean-Paul Bacquet.

M. Jean-Paul Bacquet. Madame la présidente, monsieur le ministre, mes chers collègues, il y a cinquante ans, les pays africains accédaient à l’indépendance. La France a alors poursuivi une politique africaine où se sont mêlés sans grande cohérence l’aide au développement souvent héritée de la charité, voire de la repentance, mais aussi l’exploitation des ressources minières et énergétiques, le soutien aux régimes autoritaires, la problématique des droits de l’homme, quelquefois même la reconnaissance d’élections truquées.

M. Michel Vergnier. Quelle lucidité !

M. Jean-Paul Bacquet. Nommée par les uns « néo-colonialisme » et par d’autres « Françafrique », cette politique a toujours été motivée par l’enjeu géostratégique que représentait l’Afrique.

Après 1990 et l’effondrement des régimes soviétiques, cet enjeu étant minimisé, la France s’est massivement désengagée. L’APD nette reçue par les pays de l’Afrique subsaharienne, qui était de 36 dollars par habitant dans les années 80, a chuté à moins de 20 dollars ces dernières années. Le nombre d’expatriés français a diminué de près d’un tiers en vingt ans, les experts techniques français sont passés en trente ans de 23 000 à 1 500.

En 1962, René Dumont, dans un livre intitulé L’Afrique noire est mal partie, condamnait la traite négrière et la colonisation et proposait une révolution agricole, une révolution fourragère, tout en manifestant un pessimisme pour l’avenir des jeunes États africains et une foi très limitée dans leurs élites pour développer le continent.

M. Michel Vergnier. Il avait raison.

M. Jean-Paul Bacquet. Ces derniers mois, des auteurs tels que Jean-Michel Severino et Olivier Ray voient au contraire le devenir de l’Afrique avec optimisme dans un ouvrage intitulé Le temps de l’Afrique. Ils soulignent « que l’Afrique est le théâtre de l’aventure démographique la plus incroyable qu’ait jamais porté l’humanité » : 100 millions d’habitants en 1900, 700 en 2000, 1 milliard aujourd’hui, certainement 1,8 à 2 milliards en 2050. Cela implique bien sûr des besoins à satisfaire sur le plan alimentaire, éducatif, sanitaire ou environnemental, en infrastructures et en emploi puisque, chaque année, ce sont 27 millions de jeunes actifs qui arrivent sur le marché.

Serge Michailof, dans un essai intitulé Notre maison brûle au Sud, tempère cet optimisme car il considère que la croissance démographique incontrôlable des pays sahéliens favorise les tensions, l’insécurité et les crises agricoles et alimentaires.

Reste que l’Afrique est toujours le continent le plus pauvre de la planète et compte trente-trois pays sur les quarante-neuf pays moyennement avancés de la liste de l’OCDE.

Pour autant, la croissance de l’Afrique est inéluctable. Elle sera au minimum de 5 % par an ; c’est déjà le cas dans plus de vingt-cinq pays africains, et le taux moyen pour le continent a été de 5,8 % en 2007.

L’enjeu africain est donc fondamental en termes de démographie mais aussi d’immigration, en termes de réchauffement climatique, de pollution atmosphérique, de gestion des ressources en eau, de sauvegarde de la biodiversité, et il est facile de comprendre qu’en aidant les pays africains, nous nous aidons nous-mêmes.

L’enjeu africain, c’est une population jeune, très jeune. Dans certains États, plus de 50 % de la population a moins de vingt-cinq ans.

L’enjeu, c’est l’accès à la démocratie, et les événements du Maghreb nous imposent d’être plus attentifs, plus réceptifs vis-à-vis de ceux qui y aspirent, et d’éviter tout soutien, voire toute compromission avec les régimes autoritaires qui se maintiennent en bafouant chaque jour les droits de l’homme.

Hubert Védrine, dans son rapport La France et la mondialisation, affirme que « la France a intérêt à garder une politique africaine et que, même si elle doit exercer un droit d’inventaire lucide sur sa politique d’après l’indépendance, elle doit engager une politique partenariale par une large consultation avec tous les responsables africains en prenant le temps nécessaire et sans tabou ».

Le Président de la République déclarait à Dakar, en 2007, dans un discours demeuré célèbre, hélas, par la provocation qu’il a représenté pour le peuple africain : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. L’homme noir reste immobile au milieu d’un ordre immuable où tout semble écrit d’avance. Jamais l’homme noir ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin. » Mais je souhaite retenir qu’il déclarait aussi : « Ce que veut l’Afrique et ce que veut la France, c’est la coopération, c’est l’association, c’est le partenariat des nations égales en droits et en devoirs. »

Le partenariat doit donc se substituer aux pratiques antérieures de néocolonialisme et de « Françafrique ». D’ailleurs, au moment où l’Afrique décolle économiquement, où la démographie, handicap d’hier, devient chaque jour davantage une chance, où les richesses du sol sont un atout, à condition qu’elles ne soient pas captées par des convoitises, nous nous devons de relever les défis de l’éducation, de la santé, de la pauvreté – partout où elle existe –, de l’accès à l’eau et à l’assainissement, de l’emploi, mais aussi de la démocratie. Cette démarche, l’Afrique l’a engagée ; nous nous devons d’être à ses côtés car cette transformation du continent aura des conséquences pour les Européens.

Il nous faut donc assurer une aide efficace et lisible et, en la matière, le renforcement du bilatéralisme est indispensable. La prolifération impressionnante des organismes internationaux en matière de développement ne fait que renforcer la confusion et abaisser l’efficacité. Abdou Diouf, ancien président du Sénégal, déclarait à ce sujet que « l’aide bilatérale, soumise à la seule décision souveraine d’un gouvernement, est plus réactive et plus souple que l’aide multilatérale ; elle est de plus favorable à une appropriation démocratique ».

Pour cela, il faut des financements innovants, tels que la taxe sur les transactions financières votée par cette assemblée en 2001 et pour laquelle il suffit de fixer un taux.

Il faut reprendre une politique de dons aux pays les plus pauvres, qui ne peuvent avoir accès aux prêts, et respecter les engagements du Millénaire, en particulier les 0,7 % du PIB consacrés à l’aide au développement.

Il faut relancer l’assistance technique et adapter la francophonie aux réalités européennes, car le français est parlé par 100 millions de personnes en Afrique et il faut éviter que cette langue, « trésor de l’héritage colonial », comme le disait le Président Sengor, ne profite qu’à une élite ; il convient qu’elle soit parlée par tous.

Enfin, il faut associer le Parlement aux grandes décisions concernant l’Afrique et à la mise en œuvre de celles-ci, et il faut rendre au Quai d’Orsay des moyens, comme le proposaient Alain Juppé et Hubert Védrine dans un article paru dans Le Monde le 6 juillet 2010 et que j’ai plaisir à citer : « Nous sommes inquiets des conséquences pour la France d’un affaiblissement sans précédent de ses réseaux diplomatiques et culturels. En vingt ans, le ministère des affaires étrangères a déjà été amputé de plus de 20 % de ses moyens financiers ainsi qu’en personnels. L’effet est dévastateur : l’instrument est sur le point d’être cassé, cela se voit dans le monde entier. Tous nos partenaires s’en rendent compte. Les autres grands pays ne détruisent pas leur outil diplomatique. Il faut adapter l’appareil diplomatique, comme l’État tout entier, mais cesser de l’affaiblir au point de le rendre d’ici à quelques années incapable de remplir ses missions, pourtant essentielles. » Je vous remercie. (Applaudissements sur les bancs du groupe SRC.)

Mme la présidente. La parole est à M. Henri de Raincourt, ministre chargé de la coopération.

M. Henri de Raincourt, ministre chargé de la coopération. Madame la présidente, mesdames et messieurs les députés, je me félicite des conditions dans lesquelles ce débat s’est déroulé tout au long de l’après-midi, d’une manière qui honore l’Assemblée nationale. Au nom du Gouvernement, j’apporterai, sinon à la totalité, du moins à la plupart d’entre vous des réponses aux préoccupations que vous avez exprimées.

Tout d’abord, je vous remercie de partager cette passion pour l’Afrique qui habite notre pays depuis longtemps et qui l’habitera longtemps encore.

Je comprends parfaitement le souhait du président Jean-Marc Ayrault que fût présent le ministre des affaires étrangères et européennes. À l’heure où nous sommes réunis, M. Juppé reçoit son homologue de l’Afrique du Sud. En outre, le Président de la République d’Afrique du Sud et le Président de la République française ont rendez-vous à dix-sept heures. Ce qui m’avait amené à indiquer à l’Assemblée nationale que, si elle le souhaitait, le débat pouvait être organisé différemment afin de permettre au ministre des affaires étrangères d’y participer. L’Assemblée n’a pas souhaité modifier – ce qui me paraît tout à fait légitime – l’organisation de ses travaux. M. Juppé n’ayant pas, cependant, le don d’ubiquité, vous devrez vous contenter du ministre chargé de la coopération, ce dont je m’excuse auprès de vous. (Applaudissements sur les bancs des groupes UMP et NC.)

M. Jean-Paul Bacquet. Vous n’êtes pas plus mal ici ! (Sourires.)

M. Henri de Raincourt, ministre. Comme pour vous, l’Afrique représente pour le Gouvernement un continent absolument essentiel. Il s’agit d’un continent d’avenir, vous êtes très nombreux à l’avoir souligné. C’est un thème majeur de la diplomatie française. Toutefois, il est évident que la nature des enjeux a profondément évolué.

Notre échange devait, je pense, se concentrer plus particulièrement sur l’Afrique subsaharienne, mais l’actualité nous conduit à appréhender le continent africain dans son ensemble, comme y ont insisté M. le président Ayrault et M. Lecoq.

C’est pourquoi je souhaite d’emblée évoquer les bouleversements en cours sur la rive sud de la Méditerranée, qui portent en germe un espoir démocratique fort que le Gouvernement français souhaite voir aboutir rapidement et dans les meilleures conditions possibles pour le bonheur des peuples, qui le méritent.

Nous sommes face à un mouvement historique, sans doute relativement différent – nonobstant les points communs – selon les pays. Il nous appartient de l’accompagner afin de conjurer toute régression.

Les changements intervenus en Tunisie et en Égypte, ceux qui sont en train d’avoir lieu en Libye et dans bien d’autres pays, les revendications qui s’expriment dans toute la région, nécessitent d’adapter nos interventions, notre coopération et nos partenariats.

Face à cette évolution historique, il convient – je tiens à le dire en réponse à certaines interventions –, de rester modeste. Faire des commentaires sur l’histoire en marche, c’est plus facile après qu’avant !

M. Michel Hunault. Eh oui !

M. Jean-Paul Lecoq. La qualification des dictateurs peut se faire avant !

M. Henri de Raincourt, ministre. En la matière, je peux vous assurer que le Gouvernement français fait preuve d’une grande humilité.

Dans ces pays où les jeunes de moins de vingt-cinq ans sont majoritaires, la désespérance est tout autant nourrie du manque de débouchés professionnels des jeunes diplômés que des retards de développement proprement dits et des problèmes de gouvernance. Ces sociétés aspirent – et c’est heureux – à plus de liberté, à une plus grande ouverture et au plein bénéfice des apports de la mondialisation.

Monsieur Hunault, 80 % des demandes des étudiants maghrébins sont satisfaites et donnent lieu à un visa de longue durée pour étudier en France. Nous ne souhaitons pas du tout que la France « pompe » les jeunes étudiants au détriment des pays concernés, nous sommes tout à fait favorables à ce qu’ils retournent dans leurs pays ou dans d’autres pour y exercer leurs talents, comme je l’ai constaté en visitant un remarquable institut de formation dans le domaine de l’eau et de l’environnement au Burkina Faso.

S’agissant de la Tunisie et de l’Égypte, la transition est aujourd’hui engagée. Cette transition est, par définition, difficile et risquée. Nous voyons bien ce qui se passe chaque jour en Tunisie. Il y a toujours des risques de violence – qui peuvent d’ailleurs être alimentés par des nostalgiques de l’ancien régime ou des provocateurs –, des risques économiques de désorganisation de l’appareil productif et de chutes de recettes, notamment en Tunisie, et des risques politiques, en raison de l’impatience des peuples, qui attendent depuis longtemps et qui craignent qu’on leur « capte » leur révolution.

La position de la France consiste à être aux côtés de nos amis, mais nous n’avons pas à leur dire ce qu’ils doivent faire.

M. Robert Lecou. C’est bien vrai ! Nous devons les accompagner !

M. Henri de Raincourt, ministre. Soyons à leur écoute, voyons avec eux quelles sont leurs priorités, pour que nous puissions mobiliser nos énergies, nos compétences, nos moyens, mais aussi ceux de l’Union européenne, de façon que la transition se déroule le mieux possible, avec en vue l’organisation de l’avenir des peuples concernés.

C’est d’ailleurs la nouvelle vision de la politique africaine de la France. Je regrette que certains orateurs de l’opposition aient une conception ancienne de la façon dont nous agissons. J’y reviendrai.

Christine Lagarde et Laurent Wauquiez se sont rendus à Tunis, et le ministre d’État a indiqué cet après-midi qu’il serait en Égypte samedi et dimanche. La France est présente sur le terrain dans les pays concernés, sans s’imposer, sans avoir la prétention de donner des leçons, mais simplement pour faire part de sa disponibilité, de son sens de l’écoute et de l’appui qu’elle apporte à ces pays.

Voilà ce que je souhaitais dire sur ces événements.

Mesdames et messieurs les députés, la France comme l’Union européenne n’entendent pas rester sans agir. Notre coopération globale s’efforce de soutenir la croissance et l’emploi, d’accompagner les mutations sociales, de renforcer la cohésion.

Les engagements de l’AFD ont presque doublé sur trois ans dans ce secteur géographique.

M. Jean-Paul Bacquet. En prêts !

M. Henri de Raincourt, ministre. J’y viens, monsieur Bacquet. Je suis honnête avec vous.

Ces engagements sont passés de 775 millions d’euros de prêts en 2007 à 1,3 milliard d’euros de prêts fin 2010.

Une facilité d’investissement, par l’intermédiaire de la FISEM, dotée de 250 millions d’euros, a été créée par l’AFD en 2009 pour appuyer les petites et moyennes entreprises.

La Caisse des dépôts a pris l’initiative, avec d’autres partenaires, de constituer un fonds de financement des projets d’infrastructures, doté de 385 millions d’euros. Une part essentielle de ces crédits est consacrée à la fourniture en eau et électricité des populations tunisiennes et marocaines qui n’en auraient pas encore aujourd’hui.

L’Union européenne consent des prêts aux pays de la Méditerranée dans une proportion similaire – 1,3 milliard d’euros par an – et accorde 1 milliard de dons au titre de sa politique de voisinage.

M. Ayrault m’a interrogé sur la Libye. M. Juppé y est revenu pendant la séance des questions au Gouvernement et j’indique après lui que, face à la poursuite de la répression brutale et sanglante, nous ne restons pas inactifs. Je rappellerai la décision du Conseil de sécurité du 22 février ainsi que la réunion du Conseil des droits de l’homme du 25 février, et j’appelle également votre attention sur le fait que l’Union européenne a pris ses responsabilités en adoptant un texte ouvrant la voie à des sanctions, telles que des gels de fonds. La fourniture d’équipements de maintien de l’ordre est en cours de négociation. Nous souhaitons que tous ces dispositifs soient rapidement adoptés et appliqués.

Si ces mesures se révèlent insuffisantes pour obliger M. Kadhafi à cesser la répression et à partir, il faudra que la communauté internationale aille plus loin pour marquer sa détermination. Mais vous savez quelle est la position de la France quant à la perspective, évoquée par certains, d’un recours à une opération militaire : il faut naturellement être extrêmement prudent. Là aussi, M. Juppé a apporté les réponses appropriées lors de la séance des questions au Gouvernement de cet après-midi.

L’action de coopération que nous conduisons depuis des années avec nos partenaires européens vise à faire de la Méditerranée un espace économique attractif et à renforcer l’intégration régionale, le développement social et le dialogue culturel au bénéfice des peuples. Telle est l’ambition de l’Union pour la Méditerranée. Un certain nombre d’entre vous ont évoqué celle-ci. Le ministre d’État l’a déclaré au début de cet après-midi : il nous revient, à la lumière des évolutions qui se produisent sous nos yeux, de repenser le fonctionnement de l’Union pour la Méditerranée. Mais je crois que c’était une idée visionnaire et qu’il faut la reprendre ; il s’agit simplement de l’adapter aux circonstances pour donner les meilleures chances à ce secteur géographique de connaître, dans des conditions démocratiques satisfaisantes, des perspectives d’avenir réjouissantes pour tous ces peuples.

J’en viens à l’Afrique sub-saharienne. Oui, monsieur Yves Censi, je suis bien d’accord avec vous : l’Europe et l’Afrique ont une communauté de destins. Nous n’avons pas attendu 2011 pour nous en apercevoir car c’est pour la France une zone stratégique pour quatre raisons que je veux développer ici – le président de la commission des affaires étrangères y a d’ailleurs lui-même fait référence.

La relation entre la France et l’Afrique est empreinte d’une grande proximité culturelle. Elle est ancienne, chacun le sait, mais la force de ces liens est très actuelle : elle s’inscrit dans l’identité nationale – je rappelle que 10 % de la population française peut revendiquer des origines africaines, et c’est très bien ainsi – et dans l’identité africaine à travers le rayonnement de la langue française, que vous avez vous-même évoqué, monsieur Censi. L’avenir de la francophonie se joue prioritairement en Afrique. Aussi, je suis désolé que, dans certaines conférences internationales, les représentants de la France ne s’expriment pas dans la langue de Molière.

M. Robert Lecou. Très bien ! Vous avez raison !

M. Jean-Paul Lecoq. Donnez des noms, monsieur le ministre ! (Sourires.) À l’OSCE par exemple !

M. Henri de Raincourt, ministre. Je peux vous assurer que je ferai remonter le taux d’intervention en français car il faut donner l’exemple. Pour ce qui concerne le Gouvernement, toutes les discussions avec nos homologues se déroulent en français.

M. Robert Lecou. Très bien !

M. Henri de Raincourt, ministre. À l’échéance de quelques décennies, le nombre de locuteurs francophones devrait doubler. D’ores et déjà, le premier espace francophone est, avant même la France, la République Démocratique du Congo.

M. Jean-Paul Bacquet. Eh oui !

M. Henri de Raincourt, ministre. Je sais bien les soupçons qui naissent dans les esprits dès qu’il s’agit des intentions de la France quant à l’Afrique sub-saharienne, mais les rapports inégaux appartiennent à un passé révolu. Le changement de politique en la matière est réel, on peut le constater et le mesurer tous les jours. Je le rappelle en particulier à vous, monsieur Cochet, car je ne me reconnais ni dans vos propos…

M. Yves Cochet. Les noms que j’ai cités aussi sont bien réels.

M. Henri de Raincourt, ministre. …ni dans la définition que vous avez donnée de la politique française en matière de coopération, en particulier depuis 2007 et a fortiori en 2011. Je tiens à vous dire que cet ancien modèle, sur lequel vous avez insisté au début de votre intervention, ne correspond plus à la réalité, ni à l’évolution de la société, ni à l’organisation même des rapports qui doivent exister entre les États. C’est pourquoi la France et l’Afrique peuvent redéfinir leurs relations afin de contribuer, dans un monde qui bouge tous les jours, dans ce que l’on appelle la globalisation, à l’émergence d’un monde plus équilibré. J’ai entendu prononcer le mot : « ingérence ». L’heure est non pas à l’ingérence, mais à l’écoute, à l’échange, au partage, sans que nous soyons jamais indifférents aux grandes mutations que connaît le continent. C’est cette approche du Président de la République qui permet un nouvel élan, un nouvel avenir pour la relation franco-africaine. Oui, nous le savons, l’Afrique est notre amie, mais c’est aussi notre voisine, à quatorze kilomètres de nos côtes. L’Europe a donc besoin d’une Afrique forte.

M. Yves Censi. Eh oui !

M. Henri de Raincourt, ministre. À cet égard, je suis bien d’accord avec ce qu’a dit M. Bacquet et beaucoup d’autres parmi vous. L’Afrique, M. Remiller l’a rappelé, a dépassé un milliard d’habitants. Et ce chiffre pourrait doubler d’ici à 2050. Mais depuis cinq ans, cela a aussi été relevé, elle connaît un taux de croissance économique en moyenne de 5 % à 6 %.

M. Yves Cochet. Ça ne veut pas dire grand-chose !

M. Henri de Raincourt, ministre. C’est en tout cas mieux que rien, monsieur Cochet.

M. Yves Censi. M. Cochet est adepte de la décroissance !

M. Yves Cochet. Quand on part de très bas, les chiffres de forte croissance doivent être relativisés !

M. Henri de Raincourt, ministre. C’est tout de même un signe qui est plutôt positif que négatif. N’en faisons évidemment pas un évènement miraculeux, mais soyons tout de même lucides sur ce point. Voisine, disais-je, l’Afrique alimente quelques-uns des principaux défis pour notre sécurité, que ce soit le terrorisme dans le Sahel, le trafic de drogue, qui est en expansion, ou encore les flux migratoires. Notre ligne stratégique, politique et diplomatique a été clairement affichée, et à plusieurs reprises par les pouvoirs publics, singulièrement par le Premier ministre et par le Président de la République. Elle est, je vous l’affirme, mesdames, messieurs les députés, adaptée aux nouveaux enjeux du continent. Je n’en veux pour preuve que le discours du Cap, en février 2008, dans lequel le Président de la République a fixé les orientations de notre politique africaine ; nous avons refondé notre relation vers un partenariat d’égal à égal, respectueux et décomplexé. Monsieur Lecoq, je tiens à vous assurer que je partage sur ce point ce que vous avez dit.

M. Jean-Paul Lecoq. Je vous en remercie, monsieur le ministre.

M. Henri de Raincourt, ministre. Nous ne nous désengageons pas de ce continent. Nous voulons accompagner l’Afrique en croissance, créatrice d’entreprises et génératrice d’emplois. C’est très important. Mais il en va de même que l’Afrique soit francophone, anglophone, lusophone ou arabophone. L’initiative du Cap vise à mobiliser 10 milliards d’euros sur cinq ans en faveur du secteur privé en Afrique grâce à la mise en place de fonds d’investissement et de fonds de garantie pour les PME et grâce au triplement du capital de PROPARCO. Cette politique permet déjà au Burkina-Faso d’être aujourd’hui le premier exportateur de coton en Afrique de l’Ouest et à la Mauritanie de financer 14 % de son produit intérieur brut par la production minière. Voilà des exemples qu’il faut tout de même rappeler. Le président Ayrault suggérait de mettre en place un moratoire sur les subventions agricoles. Je note pour commencer que cette proposition n’est pas facile à concrétiser parce qu’elle doit s’inscrire dans un contexte multilatéral et global, que ce soit au niveau de l’Union européenne ou de l’Organisation mondiale du commerce.

M. Jean-Paul Bacquet. C’est un petit paysan qui nous le dit ! (Sourires.)

M. Henri de Raincourt, ministre. Ensuite, je pose la question à l’Assemblée nationale : serait-ce bien le moment ? Je rappelle que le prix des matières premières agricoles flambe,…

M. Jean-Paul Bacquet. La spéculation !

M. Yves Censi. C’est de la folie !

M. Henri de Raincourt, ministre. …et je me demande donc si c’est bien le moment de réduire en Europe les incitations à la production. Et puis, nous serons tous d’accord là-dessus, en raison même de l’évolution prévisible de la démographie en Afrique, il faudra que la production agricole, pour pouvoir nourrir le milliard d’habitants supplémentaires, augmente de 70 %.

En outre, nous révisons et rendons publics nos accords de partenariat de défense en vue d’acter notre changement d’approche : les soldats français ne doivent plus être entraînés dans des conflits internes. Nous avons élargi notre action vers les pays préémergents sans jamais renier nos amitiés traditionnelles. En ce moment même, la visite d’État à Paris du président de l’Afrique du Sud, M. Zuma, concrétise la relation privilégiée que nous entretenons avec ce grand partenaire, dans le cadre de la redéfinition de notre politique étrangère en Afrique sub-saharienne. Monsieur Remiller, vous avez évoqué la question du défi énergétique pour ce pays. Ce sujet va être abordé avec les Sud-Africains dans la perspective de l’offre nucléaire française.

M. Yves Cochet. Oh là-là ! Il y a de quoi s’inquiéter !

M. Henri de Raincourt, ministre. Vous en êtes peut-être inquiet, monsieur Cochet, mais nous, nous en sommes plutôt satisfaits. Le groupe G20 Développement, coprésidé par la France, constitue à cet égard une opportunité exceptionnelle pour échanger nos connaissances et défendre avec ce pays des sujets tels que l’énergie, les infrastructures ou la sécurité alimentaire. Nous sommes déterminés à faire de la présidence française du G8 et du G20 l’occasion d’un plaidoyer fort en faveur d’une plus grande association de l’Afrique dans la gestion des enjeux mondiaux. Cela implique une réflexion sur la place de ce continent dans la gouvernance mondiale. À ce sujet, vous savez, mesdames, messieurs les députés, que la France soutient avec beaucoup d’ardeur la présence de l’Afrique parmi les membres du Conseil permanent de sécurité. Le Président de la République l’a redit au sommet de l’Union africaine, à Addis-Abeba. De plus, je rappelle qu’avec notre soutien, l’Afrique a obtenu en 2008 une chaise au conseil d’administration de la Banque mondiale, qu’un plan d’action en faveur du développement est porté par tous les membres du G20 et qu’une réflexion est menée sur les besoins de financement du développement, sur les objectifs du Millénaire du développement et la protection des biens publics mondiaux, évalués aujourd’hui à 300 milliards d’euros. L’ampleur et l’urgence de ces besoins militent pour la recherche de moyens nouveaux alloués à l’aide publique au développement. Mais ces moyens nouveaux ne doivent pas se substituer à ceux qui existent ; ils doivent être stables, prévisibles et additionnels. Pour qu’ils puissent produire leurs effets, il faut qu’ils soient assis sur une assiette mondiale et, aussi bizarre que cela puisse paraître à certains – mais cela ne me paraît pas bizarre –, le Gouvernement est d’accord avec M. Asensi : il est tout à fait normal que ceux qui profitent le plus de la mondialisation contribuent à réunir les financements nouveaux qui nous sont nécessaires pour répondre aux besoins nouveaux du continent africain.

M. Jean-Paul Lecoq. C’est un devoir !

M. Henri de Raincourt, ministre. Nous sommes d’accord sur ce point, monsieur le député, et c’est tant mieux.

Troisièmement, les actes que nous avons posés sont en cohérence avec notre ligne politique, comme le prouvent les positions que nous avons adoptées sur les dossiers de premier plan : pas d’ingérence, mais pas d’indifférence. Nous favorisons l’approche interrégionale, continentale ou internationale dans la gestion des transitions et des crises, pour la promotion de la démocratie et de l’État de droit. L’Union africaine et les communautés économiques régionales – la CDAO, la SADC, la CEEAC… – sont de plus en plus prégnantes et prennent la main dans la résolution des crises. Ainsi, la CDAO a joué un rôle déterminant au Liberia et en Sierra-Leone. De même, en Somalie, l’Union africaine et la force de maintien de la paix agissent. Il faut se féliciter de l’appropriation par le continent africain de son destin. La France soutient tout à fait cet engagement de plus en plus fort. L’enjeu, nous le connaissons et nous le partageons : c’est l’enracinement de la démocratie en Afrique. À cet égard, nous constatons des évolutions plus ou moins positives selon les pays. Quoi qu’il en soit, nous œuvrons tous pour que progresse la démocratie, c’est-à-dire l’État de droit qui s’appuie sur un environnement sécuritaire stable et des perspectives d’évolution économique et sociale positives pour les populations.

Comme le monde arabe, l’Afrique subsaharienne vit aussi une période historique et porteuse d’espérance. Parmi les pays qui connaissent actuellement une période de transition sur le plan politique, citons Madagascar où la SADC est en première ligne afin de parvenir à une sortie de crise « malgacho-malgache », c’est-à-dire réalisée par et pour les Malgaches. Nous soutenons cette approche pragmatique, réaliste et la feuille de route qui a été présentée à toutes les mouvances politiques par l’ancien président du Mozambique, M. Chissano. Nous espérons qu’elle pourra être signée rapidement par le plus grand nombre possible de formations politiques.

Citons aussi le Niger où le premier tour des élections présidentielles s’est tenu dans le calme.

Citons encore la Guinée Conakry qui, après plus de cinquante ans de coups d’État successifs, s’est dotée d’un président démocratiquement élu, en grande partie grâce aux efforts déployés par la CEDEAO et l’OIF. Si la France doit se montrer ferme à l’égard de ceux qui font obstacle à l’expression du peuple, elle doit aussi être présente quand il s’agit de donner une prime à la démocratie, tout en portant un œil attentif sur le parachèvement du processus électoral.

Notons qu’au Soudan le référendum s’est déroulé dans des conditions satisfaisantes. La période de transition vers la création d’un nouveau pays – le cinquante-quatrième sur le continent – se passe bien pour le moment. Soyons prudents, mais aussi heureux et audacieux face à ces évolutions.

Dans les pays en crise, nous entendons poursuivre avec beaucoup de vigueur l’exercice de notre politique : défendre l’État de droit. Comment ne pas citer la Côte d’Ivoire, au premier rang de ces pays ? Ce qui se passe en Côte d’Ivoire est très important, et pas seulement pour les Ivoiriens : treize élections présidentielles vont se tenir au cours de l’année 2011 en Afrique et l’évolution de la situation en Côte d’Ivoire ne sera pas sans répercussions dans tel ou tel pays.

La France appuie toutes les démarches diplomatiques engagées dans ce pays. Je reconnais bien volontiers que, jusqu’à ce jour, elles n’ont pas produit les effets escomptés.

M. Michel Hunault. Hélas !

M. Henri de Raincourt, ministre. La dernière en date, décidée lors de l’assemblée générale de l’Union africaine, a consisté à missionner cinq chefs d’État – notamment Jacob Zouma et Mohamed Ould Abdel Aziz, les présidents respectifs de l’Afrique du Sud et de la Mauritanie. N’ayant pas abouti dans le délai d’un mois qui avait été fixé, le panel des cinq chefs d’État s’est vu octroyer un mois supplémentaire. Espérons qu’il puisse parvenir à une solution car, pour nous comme pour la communauté internationale, les résultats du second tour des élections présidentielles en Côte d’Ivoire ne sauraient être remis en question.

M. Michel Hunault. Très bien !

M. Henri de Raincourt, ministre. On ne peut pas l’accepter. Il ne saurait y avoir d’ambiguïté sur le sujet : M. Ouattara est le seul président élu démocratiquement de la Côte d’Ivoire.

M. Michel Hunault et M. Jacques Remiller. Il faut l’aider !

M. Henri de Raincourt, ministre. Les parlementaires n’en doutent sûrement pas : il n’y a aucun déshonneur à perdre des élections – en démocratie, ça tourne – ; en revanche, il y a déshonneur à ne pas respecter le résultat des élections.

M. Michel Hunault et M. Raymond Durand. Très bien !

M. Jacques Remiller. Kadhafi, Gbagbo, même combat !

M. Henri de Raincourt, ministre. Nous sommes là au cœur du débat. Face à cette situation d’enlisement, des sanctions financières ont été prises à l’égard de certaines personnes, et des mesures économiques sont adoptées en ce moment même. Il est vrai que l’on répugne toujours à appliquer de telles mesures économiques parce qu’elles assèchent la vie économique du pays et que les habitants en sont les premières victimes : les entreprises licencient leur personnel, l’approvisionnement n’est plus suffisant, etc. Compte tenu de ce qu’il a déjà subi depuis dix ans, le peuple ivoirien n’a pas besoin de cette nouvelle épreuve.

M. Michel Hunault. Très juste !

M. Henri de Raincourt, ministre. Par votre intermédiaire, je voudrais que la France, exécutif et législatif réunis, manifeste sa solidarité à l’égard de tous les habitants de la Côte d’Ivoire.

Je tiens à condamner les affrontements et la violence qui sont parfaitement inadmissibles. Dans certains quartiers d’Abidjan – celui d’Abobo en particulier –, il y a beaucoup de violences, la tension est extrême et la situation peut encore se dégrader à tout instant. Il faut vraiment faire très attention.

Par ailleurs, nous renforçons nos partenariats avec les pays et les organisations afin de lutter contre certaines menaces. Dans la bande sahélo-saharienne, les actions d’AQMI ont ciblé plus particulièrement notre pays. La représentation nationale ne peut avoir oublié l’assassinat de nos deux jeunes compatriotes au mois de janvier. Si trois de nos otages ont heureusement été libérés à la fin de la semaine dernière, il en reste encore quatre dans cette zone, en plus des deux journalistes enlevés en Afghanistan et d’un autre compatriote en Somalie. Ayons une pensée pour ces sept otages et leurs familles.

C’est une vraie menace que nous prenons tous très au sérieux, en sachant que la réponse ne peut être seulement sécuritaire. Il doit y avoir un lien entre la politique de développement et la sécurité. Il faut aussi que les États concernés puissent réinstaller leur présence, peut-être d’une manière plus marquante, dans le nord de ce secteur géographique. Il faut aussi que l’on puisse créer de vrais pôles de développement et relancer l’agriculture et l’élevage, comme certains d’entre vous l’ont évoqué.

La France est engagée aux côtés de ces pays et de ceux de la sous-région pour combattre le terrorisme et accompagner le développement. Mesdames, messieurs les députés, je veux vous rappeler que, depuis 2008, nous avons consacré environ 350 millions d’euros au développement de cette seule zone, grâce notamment à l’Agence française de développement qui constitue un formidable outil de notre politique.

Je n’oublie pas le soutien que nous apportons à l’Union africaine en Somalie dans ses actions de lutte contre tous les trafics. Sur ces questions d’intérêt commun, nous plaidons pour la mise en place de politiques concertées, qui mobilisent des fonds européens – je sais qu’il s’agit d’une préoccupation de l’Assemblée nationale. La France joue son rôle dans la mobilisation de l’Union européenne sur les enjeux africains et elle obtient des résultats concrets.

Notre pays a fait de réelles propositions sur des sujets majeurs : il a été à l’origine de l’opération EUFOR au Tchad et au nord de la République Centrafricaine, du lancement de l’opération navale Atalante au large des côtes somaliennes à compter de 2008 et de la création de la mission EUTM qui forme les troupes somaliennes en Ouganda.

Atalante a permis de réduire le nombre d’attaques de pirates, même si l’on en a dénombré encore quarante au cours des premiers mois de l’année 2010. Ces opérations sont doublées d’un appui de l’Union européenne à l’État de droit et au développement économique : 215 millions d’euros y ont été consacrés depuis 2009.

C’est aussi la présidence française de l’Union européenne qui a permis au dossier sahélien d’enregistrer des avancées. À notre initiative, huit ministres européens ont cosigné une lettre demandant à Mme Ashton l’élaboration d’une stratégie politique de l’Union européenne au Sahel. La France a très largement contribué à l’élaboration de la réflexion au niveau de l’Union européenne. Nous espérons que la Haute représentante, Mme Ashton, pourra présenter la stratégie Sahel de l’Union européenne lors du conseil des ministres des affaires étrangères du 21 mars prochain. En tout cas, nous faisons pression pour que cette date puisse être préservée.

Quatrième et dernier point : face à ces nouveaux enjeux, nous avons tenu nos engagements et adapté nos aides. L’aide publique au développement reste un outil d’influence capital.

M. Jean-Paul Bacquet. Géopolitique !

M. Henri de Raincourt, ministre. Elle recouvre une dimension majeure de notre politique étrangère. Je précise à M. Asensi qu’elle ne baisse pas, qu’elle a même été préservée et atteint actuellement dix milliards d’euros. Nous avons tenu nos promesses en sanctuarisant notre aide publique au développement qui représente 0,5 % du revenu national brut, contre 0,3 % en moyenne dans l’OCDE…

M. Jean-Paul Bacquet. C’est faux ! Il faut enlever Wallis-et-Futuna et l’aide aux réfugiés !

M. Henri de Raincourt, ministre. Mais non, monsieur Bacquet, le taux de 0,5 % de la France se compare au taux de 0,3 % de l’OCDE. Nous sommes donc largement au-dessus de la moyenne et si vous voulez bien me laisser terminer…

M. Jean-Paul Bacquet. Ce ne sont pas les mêmes critères !

M. Henri de Raincourt, ministre. Les mêmes critères sont appliqués par tous, vous ne pouvez pas les combattre ou les retenir selon que cela vous arrange ou non. Nous nous sommes engagés à atteindre un taux de 0,7 % et nous n’y sommes pas encore, nous le savons très bien.

Nous sommes passés d’une politique d’aide à une politique globale fondée sur le respect mutuel. L’Afrique – qui reçoit 60 % de notre aide – demeure notre priorité. Cet engagement est durable ; nous entendons le maintenir et si possible l’accentuer. La France se distingue des autres grands donateurs qui consacrent en moyenne un tiers de leur aide à l’Afrique. Précisons que nous allouons plus de la moitié de nos subventions à quatorze pays pauvres prioritaires.

S’agissant des aspects sectoriels, nous maintenons le cap afin de favoriser l’atteinte des Objectifs du millénaire pour le développement et de réduire la pauvreté. Dans le secteur de la santé, nous allons contribuer à hauteur de 500 millions d’euros additionnels à l’amélioration de la santé maternelle et infantile.

Par ailleurs, la France est le deuxième bailleur du Fonds mondial de lutte contre le sida, avec un versement annuel de 300 millions d’euros qui va être porté à 360 millions d’euros. Si des malversations ont été découvertes dans la gestion de ce fonds, je relève qu’elles ont été détectées par ses propres organismes de contrôle, puis rendues publiques, ce qui témoigne de progrès en matière de transparence.

Aujourd’hui, 7 millions ont déjà été récupérés, et le Fonds est en train de se doter de procédures de contrôle financier encore beaucoup plus rigoureuses.

La France est le premier bailleur dans le secteur de l’éducation et accueille chaque année environ 100 000 étudiants africains. Sur le terrain, l’Agence française de développement consacre plus du tiers de ses dons à l’éducation de base et à la formation professionnelle.

Dans le secteur agricole et de la sécurité alimentaire, nous allons consacrer, entre 2008 et 2012, un milliard d’euros en direction de l’Afrique subsaharienne.

Nous soutenons également l’Afrique en croissance. J’ai mentionné l’initiative du Cap. Je signerai demain, au nom de notre pays, avec les représentants d’Afrique du Sud un document cadre de partenariat – DCP – sur la période 2011-2013 d’un montant d’un milliard d’euros…

M. Jacques Remiller. Très bien !

M. Henri de Raincourt, ministre. …concernant les infrastructures, le développement urbain, la formation professionnelle et le développement durable.

M. Jacques Remiller. Voilà de la bonne politique avec l’Afrique, monsieur le ministre !

M. Henri de Raincourt, ministre. Enfin, comme le souhaite le Parlement, nous accentuons le rééquilibrage au profit d’une plus grande visibilité de la dimension bilatérale.

M. Jean-Paul Bacquet. Ah !

M. Henri de Raincourt, ministre. Je confirme ce que j’ai dit devant la commission des affaires étrangères, lorsqu’elle a bien voulu me recevoir : en 2010, la part du bilatéral était à 55 %. Nous entendons la porter à 65 % d’ici à 2013. Cela passe par une hausse des subventions, une augmentation des bonifications et une nouvelle clé de répartition au niveau européen.

Monsieur Hunault, vous avez absolument raison : nous devons tout faire pour lutter contre la corruption, qui est un véritable cancer qui ronge de nombreux pays. Cette semaine, se tient à Paris la conférence de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives, que j’irai moi-même clôturer demain. Cet exemple montre que nous sommes actifs.

J’arrive à ma conclusion, mesdames, messieurs les députés, en m’excusant d’avoir abusé de votre patience, voire de votre impatience.

M. Jacques Remiller. Pas du tout !

M. Jean-Paul Lecoq. Prenez le temps de vous exprimer, monsieur le ministre. La démocratie a besoin de temps. Cela nous change de la démocratie à deux minutes !

M. Henri de Raincourt, ministre. Des bouleversements politiques, économiques et démographiques s’opèrent sous nos yeux. Oui, l’Afrique est bien le continent du XIXème siècle, celui qui construit son destin à sa mesure et à celle du monde, celui où va se jouer pour une part l’avenir de notre pays et celui de l’Europe. Selon que nous saurons accompagner ces mutations, elles peuvent être facteurs de risques ou d’immenses opportunités.

M. Jean-Paul Lecoq. Et d’espoir pour les peuples !

M. Henri de Raincourt, ministre. Je suis sûr que, sur tous les bancs, nous voulons en faire un facteur d’opportunités. Nous avons pris, tous ensemble, le parti d’écouter les aspirations de la jeunesse. Nous adoptons une approche pragmatique, fondée sur le respect mutuel. Nous voulons rester modestes, humbles – ce qui ne veut pas dire dénués d’ambitions – face aux défis qui s’offrent à nous. Nous cherchons à nous doter d’outils flexibles. Nous rejetons les idées préconçues qui sont souvent paralysantes.

M. Jacques Remiller. Très bien !

M. Henri de Raincourt, ministre. Notre approche tient compte de la souveraineté des États,…

M. Jacques Remiller et Mme Chantal Bourragué. Très bien !

M. Henri de Raincourt, ministre. …des réalités du terrain et des besoins exprimés par les peuples.

M. Jean-Paul Lecoq. Et des droits de l’homme !

M. Henri de Raincourt, ministre. Et des droits de l’homme.

M. Jean-Paul Lecoq. Vous ne les aviez pas encore cités une seule fois !

M. Henri de Raincourt, ministre. J’ai cité la Conférence des droits de l’homme à propos de la Libye, monsieur Lecoq !

M. Jean-Paul Lecoq. La Conférence, oui !

M. Henri de Raincourt, ministre. Évidemment, puisqu’on parle de la question des droits de l’homme !

Cette politique d’influence, nous la menons au quotidien grâce à une diplomatie de grande qualité.

M. Jacques Remiller. Très bien !

M. Jean-Paul Bacquet. De qualité mais sans moyens !

M. Henri de Raincourt, ministre. Je veux rendre hommage à nos diplomates qui se consacrent, jour après jour, avec passion et dévouement, à leur très noble mission. Il faut faire très attention avant de jeter le discrédit sur les diplomates parce qu’ils participent, pour une large part, à la réflexion et à l’action de la France pour aujourd’hui et pour demain. Il faut donc les encourager.

M. Jean-Paul Bacquet. Nous ne jetons pas le discrédit sur les diplomates ; nous voulons des moyens supplémentaires, comme le demande lui-même M. Juppé.

M. Henri de Raincourt, ministre. Je ne vous visais pas, monsieur Bacquet. Je n’en suis pas là. Mais je lis, de temps en temps, dans les journaux des choses inacceptables.

Adaptons-nous, soyons mobiles, soyons réactifs par rapport aux événements et aux évolutions qui se font jour, sans jamais perdre de vue, monsieur Lecoq, les valeurs humanistes que nous avons en partage, que nous défendons tous et auxquelles nous tenons tant : le droit et la liberté, l’appropriation africaine, le respect de chacun dans sa diversité, la solidarité fraternelle avec les peuples, la dignité des êtres humains. Voilà un vrai programme. Voilà un vrai projet politique. Les seuls éléments sur lesquels nous pouvons diverger, ce sont finalement les moyens pour tendre vers cet idéal. Ainsi, nous servirons la France. Ainsi, nous serons à la hauteur des enjeux pour l’Afrique. Faisons en sorte que les deux se conjuguent harmonieusement. (Applaudissements sur les bancs des groupes UMP et NC.)

Mme la présidente. Le débat est clos.

Suspension et reprise de la séance

Mme la présidente. La séance est suspendue.

(La séance, suspendue à dix-huit heures trente-cinq, est reprise à dix-huit heures quarante-cinq.)

Mme la présidente. La séance est reprise.

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