23 juillet 2009

Génocide du Rwanda : Entretien de Védrine à Politis

Courrier des lecteurs envoyé à Politis et en attente d’une éventuelle de publication par Politis

Jeudi 23 juillet 2009, par Régis (Survie Paris) // Rwanda 94 et Grands Lacs

France-Rwanda : complicité de génocide

Réponse (sous forme de courrier des lecteurs) à Politis de la part de Survie

Le fait que Politis ait sollicité d’Hubert Védrine un entretien sur la question de la complicité française dans le génocide des Tutsi au Rwanda peut se comprendre. Mais pour que cet entretien ne tourne pas à l’exercice facile d’autojustification, il aurait fallu verser d’autres « pièces au dossier », pour reprendre l’expression de Denis Sieffert. Pourquoi pas un entretien – à venir, sans aucun doute – avec Patrick de Saint-Exupéry ou Colette Braeckman ? En attendant, permettez-moi de vous suggérer quelques questions complémentaires à poser à M. Védrine lors de votre prochain entretien avec lui.

1) Avant le génocide de 1994

Les autorités françaises étaient-elles informées de la possibilité d’un génocide des Tutsi rwandais dès l’automne 1990, comme en font foi des télégrammes diplomatiques de l’attaché de défense et de l’ambassadeur de France à Kigali ? Les officiers français intégrés à la hiérarchie militaire rwandaise entre 1990 et avril 1994, jusqu’au plus haut niveau (conseiller du chef d’Etat-major des Forces armées rwandaises) pouvaient-ils ignorer que le régime rwandais mettait en place un système d’auto-défense civile visant à enrôler la population dans la lutte contre le FPR et ses « complices » (c’est-à-dire, aux yeux du régime, tous les Rwandais tutsi) ? Pourquoi, sachant cela, les autorités françaises ont-elles continué à soutenir le régime rwandais (livraisons d’armes, formation des soldats et des miliciens Interahamwe, appui au combat) après les premiers massacres de Tutsi commandités par le pouvoir dans plusieurs régions du Rwanda entre 1990 et 1993 ?

2) Pendant le génocide

Les autorités françaises ont-elles été conscientes du démarrage du génocide dès son commencement, comme le laisse penser l’ordre d’opération d’Amaryllis (opération d’évacuation des Français et des Européens), daté du 8 avril 1994, qui indique que se déroule à Kigali depuis la veille « l’élimination des opposants et des Tutsi » ? Pourquoi dans ce cas n’ont-elles pas enjoint à nos soldats de secourir les victimes au lieu de donner l’ordre de ne pas montrer aux médias « des soldats français n’intervenant pas pour faire cesser des massacres dont ils étaient les témoins proches » ? Pourquoi la France, membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, a-t-elle, comme les autres, voté, le 21 avril 1994, la réduction drastique du contingent de Casques bleus, abandonnant les Rwandais tutsi à leur sort tragique ? Pourquoi les plus hautes autorités françaises ont-elles reçu à Paris, le 27 avril 1994, deux des pires extrémistes hutu, responsables du génocide en cours, accueillis à l’Elysée par Bruno Delaye, conseiller Afrique de François Mitterrand, à Matignon par Edouard Balladur et au Quai d’Orsay par Alain Juppé ? Pourquoi un conseiller du chef d’Etat-major des Forces armées rwandaises, qui encadraient le génocide, a-t-il rencontré à Paris, du 9 au 13 mai 1994, le général Jean-Pierre Huchon, chef de la Mission militaire de coopération ? Pourquoi ce même général Huchon a-t-il reçu régulièrement, pendant toute la durée du génocide, le directeur du service financier du ministère rwandais de la Défense, qui a organisé six livraisons d’armes aux tueurs entre le 18 avril et le 19 juillet 1994 ? Pourquoi le président rwandais par intérim s’est-il cru autorisé, le 22 mai 1994, à adresser une lettre à François Mitterrand en lui demandant son soutien face au FPR et en espérant que le président français fasse preuve de son « habituelle compréhension » ? A cette date, au moins un demi-million de Tutsi avaient été massacrés au Rwanda…

Pourquoi le président Mitterrand a-t-il attendu la mi-juin 1994 pour trouver urgent d’intervenir au Rwanda afin de mettre fin aux massacres, alors qu’il n’en était pas question en avril ? Pourquoi les troupes de l’opération Turquoise n’ont-elles procédé à aucune arrestation de responsables du génocide, alors que ceux-ci, défaits militairement par le FPR, avaient trouvé refuge dans la zone sous contrôle français ? L’ambassadeur Yannick Gérard avait pourtant envoyé un télégramme à Paris le 15 juillet 1994 indiquant : « […] dans la mesure où nous savons que les autorités portent une lourde responsabilité dans le génocide, nous n’avons pas d’autre choix, quelles que soient les difficultés, que de les arrêter ou de les mettre immédiatement en résidence surveillée en attendant que les instances judiciaires internationales compétentes se prononcent sur leur cas. » Pourquoi, au contraire, les responsables et les auteurs du génocide (troupes rwandaises, miliciens…) ont-ils pu se réfugier au Zaïre impunément, avec armes et bagages ? Pourquoi est-il écrit noir sur blanc dans le numéro d’octobre 1994 de la revue de la Légion étrangère, Képi blanc, que « l’état-major tactique [de Turquoise] provoque et organise l’évacuation du gouvernement rwandais vers le Zaïre » ?

3) Après le génocide

Pourquoi les autorités françaises ont-elles maintenu leur alliance avec les génocidaires en leur fournissant de la nourriture et des armes de l’été 1994 au printemps 1995 ? Pourquoi le gouvernement français a-t-il refusé, à l’été 1995, d’arrêter, à la demande du gouvernement belge, le colonel Bagosora, cerveau du génocide, qui faisait, comme d’autres génocidaires de premier plan, de fréquentes visites en France ?

C’est à toutes ces questions que M. Védrine pourra répondre lors d’un prochain entretien. Je souhaite, pour la tranquillité d’esprit de M. Sieffert, que ses explications semblent encore aussi convaincantes.

Raphaël Doridant, co-auteur de La complicité de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda (L’Harmattan, 2009), ouvrage publié par l’association Survie.

* * *

* * *

Entretien d’Hubert Védrine sur la question du Rwanda.

Politis (semaine du 6 au 12 juillet)

Politis : Quelle était la position de l’Elysée sur le Rwanda ? Quel rôle avez-vous joué pendant cette période ?

Hubert Védrine : L’analyse de la politique française au Rwanda doit distinguer deux périodes : avant et après 93. En 1990 quand Kagamé déclenche l’offensive militaire du Front Patriotique Rwandais (FPR), c’est-à-dire des Tutsis de l’Ouganda appuyés par l’armée ougandaise, c’est la gauche qui est au pouvoir et c’est Mitterrand qui décide d’intervenir. Après 1993 et donc en 1994 au moment du génocide, c’est un gouvernement de cohabitation : Mitterrand est président, Balladur Premier ministre, Juppé ministre des Affaires étrangères avec Villepin comme directeur de cabinet et Léotard ministre de la Défense. Sur ces questions africaines, le secrétaire général que j’étais n’avait pas de rôle primordial. Il y avait une cellule africaine et tout se passait entre le président et les ministres concernés, l’état-major des armés et l’état-major particulier à l’Elysée. Le secrétaire général était informé, mais il n’avait pas le poids décisionnel qu’il peut avoir sur les autres sujets, a fortiori pendant une cohabitation où l’Elysée n’a pas les moyens d’une action distincte du gouvernement. En disant cela, je ne cherche pas à me démarquer de la politique de la France, qui a tenté honorablement d’empêcher les drames qui s’annonçaient et qui a malheureusement échoué. C’est simplement pour préciser ma position exacte face aux attaques infondées dont je fais parfois l’objet.

P : À l’époque, la France et l’Elysée semblent adhérer à une vision dichotomique, voire antagonique du Rwanda avec d’un côté les Tutsis, et surtout le FPR, qui émaneraient du monde anglo-saxon et de l’autre, les Hutus qui seraient liés plus traditionnellement à la France. Est ce que la France n’a pas été prisonnière de cette grille de lecture de type Fachoda (1) ?

HV : Elle n’est pas si fausse que cela quand on analyse les alliances dans les guerres qui ont endeuillé la région avant et après ce génocide, et quand on interroge les leaders africains eux mêmes, mais elle n’a pas été un élément déterminant dans la prise de position de Mitterrand. Jusqu’en 1990, tous les pays entretiennent des relations normales avec le Rwanda. Le régime n’est pas irréprochable, naturellement, mais est moins pire que bien d’autre dans la région, même s’il y a parfois des massacres isolés de Tutsis, qui rappellent trsitement ce qui s’est passé au moment de l’indépendance, entre 1959 et 1962. Utilisés par les Allemands, puis par les Belges pour assurer la domination coloniale, les Tutsis ont alors été victimes d’une sorte de « révolte de sans culottes » Hutus, d’où l’exil de beaucoup d’entre eux en Ouganda. En 1990, le régime rwandais n’est donc pas stigmatisé par la communauté internationale. On en a même parlé comme de la « Suisse de l’Afrique ». Il a des liens étroits avec la France, certes mais pas plus que les autres pays africains qui font partie de l’ensemble francophone depuis les indépendances.

Mitterrand n’était pas obsédé par la lutte francophones-anglophones. Les leaders africains l’étaient plus que lui. En revanche, il avait une certitude qui l’avait déjà guidé dans d’autres circonstances, par exemple dans les affaires du Tchad, des Malouines ou du Koweit : ne jamais accepter la modification des frontières par la force, ne jamais laisser un pays membre des Nations unies en faire disparaître un autre. Eviter les années trente. Il considérait que si on laissait un des pays d’Afrique liés à la France être déstabilisé par une toute petite minorité armée, appuyée par une armée étrangère, la garantie de sécurité et de stabilité de la France sur l’ensemble de la zone ne vaudrait plus rien. Pour lui donc, si on laissait le FPR appuyé par l’armée ougandaise prendre le pouvoir, la guerre civile Hutus/Tutsis allait être tragique et l’ensemble de la région en serait déstabilisée. Il voulait empêcher cela. Il est vrai aussi que le régime ougandais était un chouchou du FMI et de Washington. Il y avait une relation presque aussi forte entre ce pays et Washington qu’entre les Africains francophones et Paris. Je ne nie donc pas que cette thèse francophones/anglophones ait circulé, surtout chez les militaires, mais ce n’est pas l’explication première de la prise de décision de Mitterrand. En 90, la position de Mitterrand c’est : « Je ne peux pas laisser faire ça. Je vais aider les Rwandais à défendre leur intégrité territoriale, mais je vais aussi les obliger à accepter le partage du pouvoir avec les Tutsis ». Ce deuxième volet est systématiquement occulté par ceux qui attaquent la France. Pourtant cette politique conduira aux accords d’Arusha. La réaction française a été militaire et politique.

P : D’où vient l’idée que la France était hostile aux accords d’Arusha ?

HV : Je n’en sais rien. C’est une idée absurde. C’est l’inverse qui est vrai : s’il n’y avait pas eu Mitterrand (et Juppé), il n’y aurait pas eu d’accords d’Arusha. Quand le gouvernement Balladur arrive en 1993, il n’y a pas de désaccord de principe. Le consensus se fait sur l’idée qu’on ne peut pas laisser un pays d’Afrique renverser par la force le régime d’à côté. Le soutien militaire au Rwanda se poursuit, mais il est entendu qu’il est transitoire. Il s’agit de renforcer la capacité militaire rwandaise à résister aux offensives ougandaises par le FPR jusqu’à ce qu’à ce qu’une solution politique nous permette de nous retirer. La politique d’Arusha est le résultat des pressions françaises et d’elles seules. Car, en réalité, ce principe de partage du pouvoir ne plaisait ni aux Hutus qui voulaient garder tout le pouvoir, ni au FPR qui voulait conquérir tout le pouvoir. Au final, ils ont été obligés, officiellement, de remercier la France. Paul Kagamé a même écrit à Mitterrand. Et la France en était soulagée : elle a pu retirer nos troupes. Seul un petit nombre de conseillers sont restés. Notre politique semblait avoir réussi. Mais dans chaque camp, il y avait des groupes qui n’avaient pas accepté ce compromis.

P : Au cœur de l’accusation contre le gouvernement français, il y a la mort du président rwandais Habyarimana le 6 avril 1994, événement qui a été un élément déclencheur du génocide. Plusieurs personnalités, journalistes et chercheurs (notes), ont accusé la France d’être mêlés à cette mort, voire d’être à l’origine des missiles qui ont touché l’avion. Est-ce que la France, ou des Français ont pu être mêlés à cet attentat ?

HV : Il faut distinguer la France, des Français éventuels. En ce qui concerne l’implication de la France, cette thèse ne tient pas. La politique de la France était d’essayer de régler la question avec un engagement militaire momentané et un accord politique. La France était donc très soulagée du dénouement d’Arusha, il n’y a donc aucune raison, au contraire, pour qu’elle ait remis en cause ce résultat difficilement obtenu. Cela aurait été de la folie ! Il est possible que des mercenaires français, ou autres, aient été mêlés à cet attentat (on a parlé de Belges ou d’Israéliens), mais je n’en sais rien et l’on ne peut donc pas sur-interpréter cela.

La thèse de l’implication du FPR est celle du juge Bruguière qui a fait une enquête méthodique après le recours en justice des familles des victimes et du pilote et qui est arrivé à la conclusion que c’était Kagamé qui était à l’origine de l’attentat (pour créer un chaos propice). C’est cette accusation qui a recréé une vive tension entre la France et le Rwanda à partir de 2004, ce qui n’était pas le cas auparavant. J’ai rencontré Kagamé à deux reprises en 2000/2001, nous avons parlé franchement, il y avait des perspectives d’amélioration de nos relations. C’est après l’enquête du juge Bruguière que Kigali a relancé comme contre-feu des accusations contre Paris. C’est mon interprétation de la chronologie des relations franco-rwandaises.

La thèse selon laquelle le FPR est à l’origine de la mort du président rwandais Habyarimana s’est heurtée à plusieurs objections. La thèse topographique montre que la zone d’où sont partis les missiles était tenue par la garde présidentielle et les militaires français. La thèse politique souligne que la mort du président risquait de déclencher le massacre des Tutsis. Est-ce qu’on peut imaginer que le FPR ait joué un jeu à ce point cynique contre son propre peuple ? Ce sont les juges de la plus haute instance pénale espagnole qui ont formulé plus clairement cette dernière thèse, il y a un an. D’après eux, « des indices rationnels et fondés » convergent pour démontrer que le FPR a mené à partir de 1990 « par la terreur » une politique de déstabilisation délibérée du Rwanda et « des activités à caractère criminel ». Les Tutsis ne pouvaient pas prendre le pouvoir dans des conditions normales car ils étaient ultra-minoritaires, de 12 à 13%. En plus, les Tutsis ougandais reprochaient aux Tutsis de l’intérieur d’avoir accepté la domination des Hutus, qui étaient pourtant 85%. Ils auraient alors organisé des attentats ciblés contre les Hutus au Rwanda, pour qu’ils se vengent en massacrant des Tutsis, pour que le FPR puisse dire « nos compatriotes Tutsis sont en dangers, on est obligé d’intervenir d’une façon ou d’une autre ». Il n’y avait pas d’autres moyens pour eux que de conquérir le pouvoir par des moyens militaires dans le chaos. Cette thèse existe. On n’hésite pas à la pousser trop loin : même si Kagamé est un Lénine qui pense qu’on ne peut pas faire d’omelettes sans casser des œufs, on ne peut pas imaginer qu’il ait pris le risque de déclencher un génocide de son peuple pour conquérir le pouvoir ! Mais on peut penser aussi que c’est un chef de guerre déterminé qui savait qu’il ne pourrait pas prendre le pouvoir sans casse. Si la thèse des juges espagnols est fondée, Kagamé avait alors besoin, pour défendre sa légitimité politique, d’entretenir en permanence les pires accusations contre la France.

Les personnes qui critiquent la position française au Rwanda brandissent la thèse topographique selon laquelle la zone d’où sont partis les missiles était tenue par la garde présidentielle et les militaires français. Qu’en pensez-vous ? Je pense que cet argument ne vaut rien. Depuis les accords d’Arusha, le FPR était stationné à Kigali. Et encore une fois quel aurait été le mobile français ? C’est absurde. Cet attentat a eu des conséquences tragiques pour le Rwanda mais aussi pour la France.

Les autorités françaises sont aussi accusées d’avoir laissé faire pendant le génocide avec l’Opération turquoise… La France n’avait presque plus de soldats sur place au moment où commence le génocide. Le jour de l’attentat, Mitterrand est venu dans mon bureau et m’a dit : « C’est épouvantable, ils vont tous se massacrer ». Aussitôt après, il a demandé à Juppé d’essayer de monter une action internationale, en saisissant les membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies. Mais ils se sont défilés, nous ont dit que c’était trop compliqué, que c’était loin. L’équipe Clinton a refusé d’intervenir à cause des soldats américains qui avaient été tués en Somalie. Au bout de plusieurs semaines, Juppé a commencé à dire que c’était insupportable et que s’il le fallait, nous devions agir seuls. Il s’est heurté au ministère de la Défense. L’état-major a évoqué le manque de moyens, une situation risquée. Balladur craignait que l’intervention se solde par une catastrophe et qu’on fasse porter le chapeau à la France. Mitterrand a finalement arbitré en faveur de Juppé et Balladur a accepté, mais à condition que les soldats se mettent à côté du Rwanda en RDC, pour une durée précise. Nous avons en plus obtenu d’être légitimés par le Conseil de sécurité et par l’OUA. Si la France coopérait avec un régime qui préparait un génocide - accusation effarante mais qui a circulée- elle pouvait envoyer des forces spéciales tout de suite pour extraire ses prétendus amis génocidaires. Cela aurait été plus simple. C’est tout l’inverse qui s’est passé. L’opération Turquoise a finalement eu lieu. Les militaires français ont fait de leur mieux pour sécuriser la région et aider les populations dans des conditions très difficiles. Quant aux génocidaires, ils n’avaient pas besoin de l’opération Turquoise pour s’enfuir au Kivu ! Il n’y a pas de liens entre la fuite des génocidaires et l’opération Turquoise.

P : Pour résumer, vous adhérez pleinement à la politique française menée au Rwanda par Mitterrand ?

HV : Je récuse les accusations insensées. Mais à part cela, on peut légitimement se demander si Mitterrand a eu raison de s’engager en 1990. Est-ce qu’on aurait pas dû laisser faire, s’en laver les mains… ? Cela aurait été cynique mais après tout, beaucoup de puissances coloniales se sont désintéressées de leurs anciennes colonies, ce qui a eu des conséquences cruelles, et personne ne leur reproche. Les Anglais se sont-ils souciés du Soudan, du Nigéria, du Libéria ou de la Sierra Leone ? Le Portugal de l’Angola ou du Mozambique ? Ou l’Italie de l’Ethiopie ? Les Belges du Rwanda ?ect. Si on avait laissé faire le FPR, il aurait gagné au prix de terribles massacres, mais il n’y aurait pas eu alors de polémique sur le rôle de la France. Or, nous sommes en 2009, et la polémique continue !

La deuxième hypothèse, complètement opposée, aurait été que la France s’engage, comme elle l’a fait, mais avec beaucoup plus d’atouts. Il aurait fallu que Mitterrand et Clinton disent à Museveni (le président ougandais.Ndlr) : « Vous devez stopper Kagamé ». Mitterrand a d’ailleurs envoyé son conseiller Afrique Bruno Delaye auprès de Museveni. Celui-ci n’a pas fait semblant d’être innocent. Il a dit : « D’accord, je stoppe Kagamé, mais vous me donnez des missiles en échange ». Mitterrand a refusé, estimant que les missiles perfectionnés demandés ferait trop monter le niveau d’armement dans la région.

L’ accusation de complicité de génocide est honteuse, et débile – il y a eu au contraire course de vitesse entre l’engrenage de l’affrontement et la politique française - , mais à part cela la discussion est légitime , et utile.

Une toute dernière question. Il est tout de même étonnant que l’enquête n’ait pas permis d’identifier et d’interroger des personnages comme ce soldat français du DIMA, prénommé Etienne, et qui aurait participé aux tirs de missiles sur l’avion d’Habyarimana. Cette opacité accrédite certaines accusations.

Il y a beaucoup de soldats perdus en Afrique, de spéculations et de paranoïa. Cela ne prouve rien sur la politique des Etats. De toute façon, je n’en sais rien.

Propos recueillis pat Denis Sieffert (avec Fanny Derrien)

Source entretien http://www.hubertvedrine.net/index.php?id_article=420

* * *

* * * SUITE DANS POLITIS LE 23 JUILLET 2009

http://www.politis.fr/article7771.html

Réponse à Hubert Védrine jeudi 23 juillet 2009, par Serge Farnel

Écrivain et journaliste, Serge Farnel* a réalisé une enquête de six mois dans la région africaine des Grands Lacs, après le génocide des Tutsis. Il réagit ici à notre entretien avec Hubert Védrine (Politis n° 1060).

Le génocide des Tutsis du Rwanda s’est accompagné de l’élaboration d’une fiction, dont un semblant de cohérence a projeté de nous la rendre « convaincante ». Ainsi les alliés politiques et militaires français des forces génocidaires parviennent-ils, à ce jour encore, à se soustraire à la pression d’une opinion séduite par la logique d’une histoire, pourtant reflet inverse de celle qui, à terme, prévaudra à l’Histoire. Telle est la fonction de l’analyse que nous propose, dans le numéro de Politis du 9 juillet, un Védrine pour qui « la discussion est légitime et utile ». « Légitimée » par le sacro-saint principe de la liberté d’opinion. À défaut de l’être par sa confrontation aux faits, la discussion s’avère en effet « utile » quand, dans l’incapacité de nous convaincre, le dernier recours de la France officielle des « années génocide » ne consiste plus qu’à suspendre notre jugement ad vitam aeternam. Entre les deux mamelles de l’information que sont la vérité et sa fidèle comparse, sa négation.

Et aux fins d’engager la « discussion », l’ancien secrétaire général de l’Élysée de se faire le conteur de la thèse officielle, avant de se féliciter que des juges espagnols aient participé à ce que « cette thèse existe », oubliant pour autant que la capacité de cette dernière à s’arroger une place dans le débat démocratique dépend moins de son existence que de sa résistance à la réfutation. Je m’en tiendrai donc à ce qui, de l’histoire racontée par Védrine, s’avère réfutable [1]. J’espère que cela suffira au lecteur pour qu’il en vienne à s’interroger sur l’opportunité d’offrir à son récit la place qui lui est due au sein de la catégorie « roman ». Védrine tente de faire croire que le retour par la force au Rwanda des réfugiés tutsis aurait été « appuyé par l’armée ougandaise », ce, probablement, au prétexte qu’ils en faisaient alors effectivement partie. Ce serait toutefois oublier qu’après que des hommes armés eurent, le 1er octobre 1990, ouvert le feu sur un poste frontière, le gouvernement ougandais s’empressa de faire ériger des barrages aux fins d’endiguer l’hémorragie de désertion au sein de son armée. En forte infériorité numérique face aux 5 200 hommes que comptaient alors les Forces armées rwandaises (FAR, force ethnique hutue), le Front patriotique rwandais (FPR, force non ethnique à majorité tutsie) n’aurait probablement pas rechigné à accueillir en son sein les 1 500 Banyarwanda [2], qui, dès lors, furent contraints de rester en Ouganda. Une façon pour le moins pittoresque pour Kampala de soutenir la rébellion rwandaise !

Hubert Védrine fait également remarquer que « le consensus se [fit] sur l’idée qu’on ne [pouvait] pas laisser un pays d’Afrique renverser par la force le régime d’à côté », omettant toutefois de préciser que cette version d’un putsch prétendument fomenté par le voisin ougandais, faute de résulter d’une analyse des faits, n’aura été le produit que d’un « choix politique » des dirigeants français. L’ambassadeur Georges Martres fit ainsi valoir que, si l’agression « peut être considérée comme étrangère », elle « s’appuie sur un projet politique d’unité nationale des Tutsis et des Hutus », avant de conclure que « le choix politique est crucial [3] ». Un « choix politique » par ailleurs désavoué, quatre ans plus tard, par la Mission d’information parlementaire pour le Rwanda (MIP), qui conclura à une guerre civile et non à un conflit entre deux États [4]. Il n’est enfin pas inutile de rappeler à cet endroit qu’aucun accord de défense n’a jamais permis à la France de légitimer l’intervention militaire qui résulta dudit « consensus »

M. Védrine prétend que « la politique d’Arusha est le résultat des pressions politiques de la France et d’elle seule ». On pourrait dès lors imaginer qu’elle eût, pour ce faire, dépêché aux réunions tanzaniennes le fleuron de la diplomatie française et non simplement un attaché d’ambassade [5], ni qu’elle n’eût par ailleurs allégrement violé l’embargo sur les armes qu’incluaient ces accords, auxquels son prétendu soutien n’apparaît plus dès lors que comme ayant été une façade aujourd’hui lézardée. Après la mise en œuvre des accords d’Arusha, « seul un petit nombre de conseillers est resté », rappelle Védrine, sans pour autant juger utile de souligner que, pour être alors placés aux postes clés, ces conseillers, quoique en « petit nombre », n’en dirigeaient pas moins aussi bien l’armée ethnique rwandaise que la Garde ethnique présidentielle, qui s’avérera être, trois mois plus tard, le fer de lance du génocide.

Védrine considère qu’« il n’y a pas de liens entre la fuite des génocidaires et l’opération Turquoise ». Or, ce lien, ce n’est autre que le lieutenant-colonel Hogard, commandant la zone sud de Turquoise, qui le consigne [6] : tandis que le président du gouvernement génocidaire avait trouvé refuge au sein de la « Zone humanitaire sûre » aménagée par l’armée française, officiellement pour servir de havre aux victimes du génocide, Hogard confesse l’avoir laissé quitter le Rwanda en traversant cette zone. Et cet exemple est loin d’être le seul. Védrine doit, par ailleurs, miser sur l’amnésie ambiante pour oser dire du juge Bruguière qu’il a fait « une enquête méthodique », à moins qu’il ne se réfère à « la méthode Bruguière », consistant quasiment à circonscrire son investigation à l’interrogation de génocidaires détenus par le Tribunal pénal international pour le Rwanda, quand il ne s’est agi d’aller rendre visite aux organisateurs de massacres, dont la tête reste à ce jour mise à prix par ledit tribunal [7].

En qualifiant enfin de « débile » l’accusation portée contre une certaine France de complicité de génocide, Védrine balaie d’un revers de la main aussi bien les témoignages attestant qu’elle a livré des armes sous embargo aux forces du génocide, que ceux qui établissent qu’elle en forma la milice. C’est donc sous la forme d’une indignation rhétorique pour le moins grossière qu’il entend disqualifier a priori ladite accusation, et maîtriser le tracé des frontières d’un débat public « raisonnable ». Ce qui ne l’empêche pas pour autant d’évoquer spontanément l’éventualité de la participation à l’attentat de « mercenaires français », avant de conclure l’interview en faisant valoir qu’« il y a beaucoup de soldats perdus en Afrique » et que « cela ne prouve rien sur la politique des États ». Est-ce parce qu’il pressent qu’on ne pourra bientôt plus cacher à l’opinion l’existence d’une telle participation qu’il lui distille les éléments d’une logique qu’il aimerait qu’elle s’approprie dès à présent ? « La France n’avait », selon Védrine, « presque plus de soldats sur place au moment où commence le génocide ». Or, je rapporte, ces derniers jours, du Rwanda, des témoignages filmés concordants qui font état de la présence de la Légion étrangère en plein milieu du génocide [8]. Considérer que ce serait là un groupe de « soldats perdus en Afrique » ne reviendrait-il pas à établir qu’ils s’égarent tous les 14 juillet dans le défilé national ?

* Corédacteur de la revue la Nuit rwandaise. Notes

[1] Ce ne saurait par exemple être le cas du contenu des conversations privées que ce dernier eut avec François Mitterrand.

[2] Littéralement : « Ceux qui viennent du Rwanda »

[3] Télégramme diplomatique de Georges Martres. Kigali, 7 octobre 1990, MIP, annexes, p. 131

[4] MIP, Rapport p. 121.

[5] Jean-Christophe Belliard.

[6] Dans son livre les Larmes de l’honneur, Ed. Hugo et Cie, 9,50 euros

[7] Quant au fait que ce serait « après l’enquête du juge Bruguière que Kigali aurait relancé comme contre-feu des accusations contre Paris », l’analyse que j’ai réalisée de cette chronologie montre qu’il n’en est rien.

[8] Il n’est toutefois pas impossible qu’il s’agisse des commandos marine français dans la mesure où ils portent également des bérets verts. L’enquête en cours le dira avec certitude.

Répondre à cet article