Monnaie, Servitude et Liberté, la répression monétaire de l’Afrique
Joseph Tchundjang Pouemi
Ed. Menaibuc, 2e édition, 2000
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http://survie.org/billets-d-afrique...
1er octobre 2008 par Odile Tobner
Cet ouvrage écrit en 1978-1979, publié en 1981, présenté par son auteur dans une dédicace comme une « tentative pour contribuer à la compréhension des douleurs de l’Afrique », constitue, après plus d’un quart de siècle, une mise en perspective unique et inégalée du sort fait à l’Afrique dans l’économie mondiale. Tout ce qui s’est passé depuis la parution de ce livre, a en effet confirmé la justesse de ses analyses, accueillies à l’époque comme des vues d’une insolence iconoclaste. Non seulement ce livre lumineux a été occulté mais son auteur a disparu peu après sa parution dans des conditions suspectes, suicidé paraît-il.
Pourtant ce témoignage, un véritable monument par la puissance des conceptions, l’acuité de l’esprit et l’élégance de la langue, rend parfaitement intelligible aux Africains quelques unes des malédictions qu’ils traînent comme une fatalité et le remède pour s’en défaire.
Tchundjang Pouémi pose sans détour la situation de l’Afrique comme « réservoir de l’Europe, elle-même au service des multinationales ». Camerounais, il juge le franc CFA comme une « chimère », notant que « La France est le seul pays au monde à avoir réussi l’extraordinaire exploit de faire circuler sa monnaie et rien que sa monnaie dans des pays politiquement libres ». Les enjeux de cette sujétion sont parfaitement exposés. Le livre, qui veut atteindre le grand public, témoigne d’un prodigieux effort de vulgarisation, sur des sujets abstrus, dont l’obscurité garantit justement leur malfaisante efficacité. Cela vaut la peine de faire l’effort de suivre pas à pas l’exposé et de s’appliquer à pénétrer les mécanismes de ce qui est montré comme la source de la puissance : la maîtrise de la monnaie.
L’économiste démontre comment les « techniques autorépressives » assumées par les Africains « bloquent tout progrès économique, si elles ne l’inversent pas… », comment l’épargne locale, malgré l’effort obstiné des petits épargnants, n’est pas rémunérée, alors que les Etats s’endettent à 8% auprès de la banque mondiale. Après l’exposé théorique, quelques cas concrets viennent illustrer les échecs des économies africaines. Ainsi le cas du Zaïre où « l’appauvrissement soutenu du Zaïrois accompagne fidèlement les bonnes affaires de la Gécamines », puisque, comme le pose l’axiome énoncé par un militaire belge qu’il cite : « après l’indépendance = avant l’indépendance ». Avoir lu Tchundjang Pouémi dans les années quatre vingt aurait certainement fait l’économie des flots de commentaires en des ouvrages aussi épais que confus sur l’étonnant constat d’une « absence de développement » en Afrique.
Les différentes situations monétaires des pays africains sont expliquées, de la totale sujétion des pays de la zone franc à la satellisation de ceux qui sont dans l’orbite de la livre sterling. Les héritages coloniaux entravent irrévocablement l’essor économique des pays dits indépendants. Mais, avec une géniale prescience, Tchundjang Pouémi, brosse un tableau réaliste des ravages de la domination du FMI – selon lui Fonds de Misère Instantanée – dont il annonce la fonction : « Il aidera à contenir les ambitions des pays d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie qui aspirent à un mieux-être, désormais admis comme condition sine qua non de la paix, mais inacceptable, parce qu’il implique au moins un ralentissement du rythme de la consommation en Occident. »
Les conclusions sont véritablement prophétiques. Aujourd’hui qu’on achoppe sur les Accords de partenariat économique (APE), comment ne pas apprécier le jugement que « à l’évidence le dialogue Nord-Sud est de sourds » parce qu’ « on est en présence de deux prétentions fortement divergentes. L’une, celle de l’OCDE, qui entend … cristalliser le monde. L’autre, celle du Sud, qui…croit pouvoir aspirer à un mieux-être matériel, conséquence logique du droit qu’on dit lui reconnaître d’exister dignement » situation à laquelle « il n’y a pas d’issue », sinon le développement des conflits liés au contrôle des matières premières, comme l’Afrique actuelle en offre le tragique exemple.
Admirablement pédagogique – l’auteur expose les fondements historiques de la monnaie – d’une largeur de vue remarquable, cet ouvrage est le grand classique de l’économie africaine, alliant la maîtrise de tous les mécanismes de l’économie à la vision d’une perspective de philosophie politique et surtout à la flamme de la mission de salut pour un continent humilié. Sa force et son rayonnement sont encore à venir.
Odile Tobner
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Fiche de lecture Survie
Il faut garder à l’esprit que ce livre a été écrit en 1979, ce qui fait que :
. certains chiffres (par exemple les taux d’intérêt) ne sont significatifs que par rapport à une époque donnée.
. les diverses références et exemples n’ont bien sûr pas été réactualisés (notamment le remplacement du franc par l’euro, qui ne change rien au fond du problème).
L’indépendance et la santé économique d’un pays, écrit Joseph Tchundjang Pouemi, passent nécessairement par une monnaie et des finances bien gérées.
La création de monnaie est la clef du développement d’une économie : en créant de la monnaie, pour la prêter aux particuliers et aux entreprises, la Banque centrale et/ou l’Etat suscite le développement économique (par la consommation et par l’investissement).
Les pays d’Afrique ne peuvent pas être indépendants parce qu’ils sont pris dans « la trappe du franc CFA ».
L’Afrique pré-coloniale avait une construction monétaire solide. Le franc CFA lui a ôté tout pouvoir sur la gestion de son économie : le pouvoir colonial, en effet, a gardé le pouvoir monétaire, que l’auteur décrit comme celui d’émettre la monnaie fiduciaire, laquelle détermine la quantité totale de monnaie et par conséquent fixe le niveau de l’activité de l’économie.
Les banques centrales (BCEAO et BEAC) , dirigées par la France, ont sur les gouvernements le pouvoir de contrôler l’exécution du budget, les plans de développement, les modalités financières en vigueur, jusqu’au point d’apprécier l’opportunité de l’investissement d’une entreprise.
J. Tchundjang Pouemi décrit les mécanismes d’asservissement des pays africains liés au franc CFA, « créature de l’Etat français et qui n’est donc que le franc français lui-même ».
La fonction de « garantie illimitée » donnée par la France au franc CFA « ne correspond à rien » : en effet, les réserves (des pays africains à la Banque de France) ne sont plus une garantie de la circulation monétaire. L’émission de monnaie n’est plus liée à des réserves en or ; on peut, à partir de rien, d’un « bien vide », créer de la monnaie.
Les réserves ont en réalité un autre rôle : en exportant leurs produits, les pays membres de la zone CFA encaissent des devises (de la monnaie étrangère, franc ou autres) ; ces devises sont déposées à la Banque de France (qui crédite, à travers le Trésor français, la BCEAO ou la BEAC du montant correspondant en francs CFA). Les devises issues des exportations des pays de la zone CFA deviennent donc des réserves à l’actif de la Banque de France (« dans une proportion qui atteint 12 à 13 % » de ses réserves). Depuis les indépendances, les pays CFA ont été, en moyenne annuelle, créditeurs de 50 milliards de CFA auprès du Trésor français au taux d’intérêt de la Banque de France, c’est-à-dire le plus bas. Dans le même temps, la Banque de France, avec « ses » réserves, souscrit des bons du Trésor américains à des taux plus élevés (4 à 5 %). En outre, dans les années 70, l’inflation en France étant en moyenne de 8 %, donc largement supérieure au taux d’intérêt servi sur le « compte d’opérations » (les réserves des pays CFA à la Banque de France), le résultat est que les pays CFA « ont payé le Trésor français pour garder leurs devises ». S’ils avaient converti leurs réserves en or, les 50 milliards du début des années 70 vaudraient « aujourd’hui » (dix ans plus tard) 300 milliards. Soit une perte de 250 milliards. C’est-à-dire l’équivalent du montant du service de la dette extérieure des pays CFA pendant au moins trente ans.
Les techniques d’auto-répression
Il n’y a, en Afrique, pas de banques (réellement) africaines. Elles sont dirigées de l’extérieur, avec des méthodes apprises à l’extérieur.
Les banques prêtent volontiers aux fonctionnaires… qui consomment des produits importés d’Europe. Mais elles ne prêtent pas aux agriculteurs sous prétexte qu’ils n’offrent pas de garanties, et cela au détriment de la production locale. C’est, dit J. Tchundjang Pouemi, l’explication de la famine en Afrique.
L’auto-financement des entreprises écarte les Africains des marchés financiers :
L’épargne des ménages, prêtée aux entreprises (par le crédit ou par l’achat d’actions sur les marchés financiers), suscite le développement économique. Or, il y a en Afrique très peu de marchés financiers (« bourses des valeurs »). Cela « non pas à cause de la prétendue faiblesse de l’épargne locale » mais à cause « du refus des entreprises, dont la maison mère se situe à l’étranger, de céder une part de la propriété du capital aux autochtones ». Comme leur taux de rentabilité « dépasse 25 % en moyenne dans la plupart des cas », elles ont les moyens de se procurer des ressources propres sans « partager le gâteau » avec les nationaux.
Les taux d’intérêt sont négatifs :
Le taux d’intérêt réel (l’accroissement de la valeur de l’argent) est négatif parce que le taux nominal (le taux contractuel auquel l’épargne est rémunérée) est inférieur à la hausse des prix. Pourtant, les Africains épargnent : ils n’ont pas le choix, étant dans l’impossibilité de placer leur argent en bourse.
Par ailleurs, la marge des banques sur le crédit est excessive.
En résumé, on rémunère peu l’épargne des Africains et quand on leur prête, c’est à des taux élevés.
Le contrôle des prix décourage les productions vivrières (il protège les consommateurs, jusqu’au moment où le manque de production entraîne le recours aux importations… au prix fort).
La dette publique
Les Etats africains, pour alimenter leur déficit budgétaire, s’endettent à l’extérieur, plutôt que d’utiliser l’épargne locale. Ils sont « prêts à servir un intérêt de 8 % à la Banque Mondiale alors qu’aucun taux créditeur (le taux de rémunération de l’épargne) interne ne dépasse 7 % ». L’épargnant africain, si on lui garantissait un tel taux d’intérêt réel, prêterait volontiers puisqu’il prête à perte. D’où la tendance de certains Africains (pas les plus modestes, on s’en doute) à placer leur argent à Paris, où les taux d’intérêt sont plus avantageux.
Le pouvoir des banques centrales
Le pouvoir politique d’une banque centrale est fort : en suscitant la hausse ou la baisse de l’inflation, elle facilite ou entrave la politique économique de l’Etat (qui s’appuie sur le « triangle magique » : croissance, stabilité des prix, équilibre extérieur). J. Tchundjang Pouemi estime que le fait qu’une banque centrale soit indépendante du gouvernement n’est ni raisonnable d’un point de vue économique, ni démocratique. Il propose une action autonome de la banque centrale (pour la soustraire aux pressions politiques)… tout en la maintenant sous le contrôle politique de l’Etat. En Afrique, les entreprises nationales et les Etats africains ne sont pas libres d’investir (ils dépendent des banques centrales, dirigées par la France). Par contre, les entreprises françaises peuvent ouvrir des succursales en Afrique, qui disposeront du crédit des banques « nationales » africaines (sous la coupe de la France), lesquelles peuvent se refinancer, par l’intermédiaire des banques centrales, auprès de la Banque de France.
Le caractère colonial de la monnaie
Avec la même monnaie que la métropole, les colonies ont connu des rythmes de croissance différents de celle-ci. Cela parce que la monnaie n’est pas destinée, dans les colonies, à mettre en œuvre les forces productives mais à exploiter les ressources utiles à la métropole, à faire jouer à la colonie son rôle de réserve de matières premières et de débouché pour les produits finis. Illustration : le « crédit de campagne » par lequel on prête de l’argent au négociant pour acheter et commercialiser le café, le cacao… alors que l’on n’a pas prêté au producteur de café ou de cacao pour le produire (« c’est risqué de prêter aux indigènes ; ils pourraient s’enrichir »). Mais on fera volontiers à « l’indigène » un prêt à la consommation pour qu’il dépense à l’avance le produit de la vente de son café : ce revenu pourra prendre le chemin de la métropole (par l’achat de produits importés) et évitera ainsi l’accumulation de capital en Afrique, qui n’est pas « dans la logique coloniale ». « L’exploitation accélérée des colonies est contemporaine de la découverte du secret de la monnaie moderne : elle va chercher la production désirée et réprime celle qui ne l’est pas. » Les mécanismes fondamentaux n’ayant pas changé après les indépendances, « Le franc CFA reste fondamentalement une monnaie de type colonial. »
Les mécanismes monétaires internationaux
« Les économistes libéraux prêchent la liberté du lion dans la jungle ».
« L’inflation est le fait du monde industrialisé et de lui seul » : elle résulte d’une augmentation des prix plus rapide que celle de la masse monétaire. Elle est un moyen de contourner l’augmentation des matières premières (par l’augmentation du prix des produits finis).
L’inflation, la balance des paiements, des taux de change désordonnés « traduisent la lutte des nations capitalistes pour dominer le monde ». La manipulation des taux de change entre les monnaies truque les cartes et permet aux différents Etats de jouer sur les importations et les exportations et sur l’inflation.
Les taux de change flottants sont pénalisants pour les monnaies secondaires (ils rendent difficiles les échanges entre la zone franc et la zone sterling, par exemple entre la Côte d’Ivoire et le Nigéria).
« L’économie de bien-être », la croissance (en Europe et aux Etats-Unis) ininterrompue depuis la guerre « cachait l’injustice de la répartition des fruits de la croissance ». C’est une expansion de l’Occident « largement usurpée ». A noter que J. Tchundjang Pouemi écrit peu après le premier choc pétrolier, date à laquelle on peut espérer qu’une meilleure rémunération des matières premières va changer l’ordre économique international.
Sortir du système
L’intégration monétaire est la condition première de l’union économique et de l’unité politique africaine. L’Indépendance passe par l’ouverture du système bancaire. J. Tchundjang Pouemi va jusqu’à dire : « L’Afrique se fera par la monnaie ou ne se fera pas ».
Ph.C. (15/11/2009)
